J’ai mis mon fils et ma belle-fille à la porte : il était temps qu’ils apprennent à vivre par eux-mêmes
— Maman, tu ne peux pas nous faire ça !
La voix de Julien résonne encore dans l’entrée, tremblante, presque suppliante. Je serre les clés dans ma main, le métal froid contre ma paume brûlante. Camille, debout derrière lui, les yeux rougis, ne dit rien. Elle me regarde comme si j’étais devenue une étrangère, comme si je venais de trahir tout ce que j’ai toujours représenté pour eux.
Je n’aurais jamais cru en arriver là. Trois ans plus tôt, quand Julien m’a appelée, la voix cassée par la honte, pour me demander s’ils pouvaient s’installer « juste pour un mois ou deux », je n’ai pas hésité une seconde. Il venait de perdre son emploi dans cette petite entreprise de menuiserie à Tours, et Camille, elle, venait de finir son CDD dans un cabinet dentaire. Ils n’avaient plus rien, à part leur amour et leur espoir. J’ai ouvert grand la porte de mon appartement, persuadée que ce serait temporaire, que je les aiderais à se relever, comme toute mère le ferait.
Au début, tout allait bien. Je me sentais utile, importante. Je préparais des petits plats, je les encourageais, je les aidais à refaire leurs CV. On riait encore, parfois, le soir, autour d’un gratin dauphinois ou d’un verre de vin. Mais les mois ont passé. Julien a enchaîné les petits boulots, jamais assez stables, jamais assez bien payés. Camille a trouvé un poste à mi-temps dans une pharmacie, mais elle rentrait épuisée, irritable. Leur couple s’est tendu, puis c’est moi qui suis devenue la cible de leurs frustrations.
— Tu pourrais au moins nous soutenir, maman, tu sais ce que c’est, la galère !
Je me suis tue. J’ai encaissé. J’ai continué à payer les courses, à régler les factures, à supporter leurs disputes qui résonnaient jusque dans ma chambre. J’ai vu mon appartement devenir trop petit, trop bruyant, trop rempli de non-dits. J’ai vu mon fils s’enfermer dans le silence, Camille me lancer des regards de reproche à chaque remarque sur la vaisselle ou le linge sale.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé la cuisine dans un état lamentable. Des assiettes sales, des miettes partout, la poubelle débordante. J’ai explosé.
— Ce n’est pas un hôtel ici ! Vous pourriez au moins faire un effort !
Julien a haussé les épaules, Camille a claqué la porte de la salle de bains. J’ai pleuré, seule, dans ma chambre, en me demandant où j’avais échoué. J’ai pensé à mon mari, parti trop tôt, à tout ce que j’avais sacrifié pour Julien. Était-ce ça, la reconnaissance ?
Les semaines suivantes, la tension est montée d’un cran. Un matin, j’ai surpris Camille en train de fouiller dans mes affaires. Elle cherchait, disait-elle, un chargeur de téléphone. Mais j’ai vu dans ses yeux qu’elle ne me croyait pas quand je lui ai dit que je n’avais rien touché à ses papiers. La confiance s’est fissurée.
Puis il y a eu cette dispute, la pire de toutes. Julien, excédé, m’a reproché de ne pas les aider assez, de les juger, de les étouffer. J’ai crié, lui aussi. Les voisins ont dû entendre. J’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi. Que je n’étais plus la mère aimante, mais une gardienne de prison, une ennemie.
J’ai pris la décision la nuit suivante. J’ai pleuré, j’ai douté, j’ai eu peur. Mais au matin, j’ai préparé le café, j’ai attendu qu’ils se lèvent. Je leur ai dit, d’une voix que je voulais ferme :
— Il faut que vous partiez. Je vous aime, mais je ne peux plus. Vous devez apprendre à vivre par vous-mêmes. Je vous laisse une semaine pour trouver une solution.
Le choc dans leurs yeux. La colère, l’incompréhension. Julien a crié, Camille a pleuré. Moi, je suis restée droite, même si tout en moi s’effondrait. J’ai appelé ma sœur, j’ai demandé conseil à mon amie Monique. Toutes m’ont dit que j’avais raison, que je m’étais oubliée trop longtemps.
La semaine a été un enfer. Ils ont cherché, en vain, un logement abordable. Julien a dormi sur le canapé, Camille dans leur chambre, sans se parler. Moi, j’ai compté les jours, le cœur serré. Le dernier matin, ils ont fait leurs valises. Julien m’a lancé un dernier regard, plein de reproches.
— Tu nous abandonnes, maman.
J’ai fermé la porte derrière eux. J’ai gardé les clés. Je me suis effondrée sur le carrelage froid de l’entrée, sanglotant comme une enfant. Ai-je été une mauvaise mère ? Aurais-je dû les soutenir encore, quitte à m’oublier ?
Depuis, l’appartement est silencieux. Trop silencieux. Je me surprends à tendre l’oreille, à espérer entendre leurs pas, leurs rires, même leurs disputes. Mais je sais que j’ai fait ce qu’il fallait. Pour eux, pour moi. Ils doivent apprendre à se débrouiller, à construire leur vie sans moi.
Mais ce soir, seule devant ma tasse de thé, je me demande : est-ce que l’amour d’une mère a des limites ? Est-ce que j’ai eu raison de choisir ma paix au détriment de leur confort ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?