« Il est rentré et m’a dit : je veux divorcer » – Mon histoire entre famille, identité et choix

« Je veux divorcer. »

Ces trois mots ont claqué dans l’air comme une gifle. J’étais encore en train de débarrasser la table du dîner, les assiettes tièdes entre les mains, quand Antoine est entré dans la cuisine, le visage fermé. Nos enfants, Lucie et Paul, jouaient dans le salon, inconscients du séisme qui venait de secouer notre monde.

J’ai cru d’abord à une mauvaise blague. Après quinze ans de mariage, après tant de dimanches passés à la campagne chez mes parents à Tours, après les vacances à Biarritz, les anniversaires, les disputes et les réconciliations… Comment pouvait-il tout balayer d’un revers de main ?

— Tu plaisantes ? ai-je murmuré, la voix tremblante.

Il a secoué la tête, évitant mon regard. « Non, Claire. Je ne plaisante pas. Je n’en peux plus. »

Le silence s’est abattu sur nous, lourd comme une chape de plomb. J’ai senti mes jambes fléchir. Je me suis accrochée à l’évier pour ne pas tomber.

— Mais… Pourquoi ? On a tout fait pour que ça marche ! Les enfants…

Il a soupiré, l’air las. « Justement. On fait tout pour eux, mais plus rien pour nous. Je ne me reconnais plus dans cette vie. »

Je me suis revue, il y a quinze ans, jeune étudiante en lettres à la Sorbonne, pleine de rêves et d’ambitions. J’avais mis ma carrière entre parenthèses pour élever nos enfants, pour soutenir Antoine dans son travail d’architecte. J’avais accepté les compromis, les sacrifices. Mais à quel prix ?

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai écouté le souffle régulier d’Antoine dans la chambre d’amis — il avait pris ses affaires sans un mot — et j’ai pleuré en silence. Je pensais à Lucie qui préparait son spectacle de danse, à Paul qui venait d’apprendre à faire du vélo sans petites roues. Comment leur annoncer que leur père voulait partir ?

Le lendemain matin, j’ai croisé ma voisine, Madame Lefèvre, dans l’ascenseur. Elle m’a demandé si tout allait bien ; j’ai esquissé un sourire forcé. À Paris, on ne parle pas de ses problèmes de couple dans l’ascenseur. Mais j’aurais voulu hurler.

Les jours suivants ont été un supplice. Antoine rentrait tard du travail ou dormait ailleurs. Les enfants posaient des questions : « Papa est fâché ? » Je mentais mal : « Il a beaucoup de travail en ce moment… »

Un soir, alors que je rangeais les jouets de Paul, ma mère m’a appelée.

— Claire, tu as l’air fatiguée… Tu veux venir passer le week-end à Tours ?

J’ai failli tout lui dire. Mais je n’ai pas pu. La honte me paralysait. Chez nous, on ne divorce pas. On endure.

Mais pourquoi devrais-je endurer ?

Un matin, j’ai trouvé une lettre d’Antoine sur la table du salon :

« Claire,
Je suis désolé de te faire souffrir. Je ne veux pas te blesser ni blesser les enfants. Mais je ne peux plus continuer ainsi. Je crois qu’il vaut mieux être honnête plutôt que de vivre dans le mensonge.
Antoine »

J’ai relu ces mots cent fois. Honnête ? Était-ce honnête de tout briser sans essayer ? De ne pas me laisser une chance de comprendre ?

J’ai convoqué Antoine pour parler. Les enfants étaient chez une amie.

— Tu as quelqu’un d’autre ? ai-je demandé d’une voix blanche.

Il a hésité puis a secoué la tête : « Non… Enfin… Il y a bien quelqu’un qui m’écoute, oui. Mais ce n’est pas ça le problème. Le problème c’est moi… et toi… On s’est perdus. »

Je me suis effondrée.

— Tu ne veux même pas essayer ? Pour nous ? Pour les enfants ?

Il a détourné les yeux : « Je crois qu’on s’est oubliés depuis longtemps… »

Je me suis sentie trahie, humiliée. Mais au fond de moi, une petite voix murmurait : et toi Claire ? T’es-tu oubliée aussi ?

Les semaines ont passé. Les papiers du divorce sont arrivés par courrier recommandé. Ma mère a fini par comprendre ; elle m’a appelée en larmes : « Tu ne peux pas laisser faire ça ! Pense aux enfants ! » Mon père n’a rien dit mais son regard était lourd de reproches.

À l’école, Lucie s’est battue avec une camarade qui lui avait dit que ses parents allaient divorcer comme ceux de « tout le monde ». Paul s’est mis à faire pipi au lit.

J’ai commencé à voir une psychologue, Madame Girard. Elle m’a demandé : « Et vous Claire ? Que voulez-vous vraiment ? »

Je n’en savais rien.

Un soir d’automne, alors que je rentrais du travail — j’avais repris un poste à mi-temps dans une librairie du quartier Latin — j’ai croisé Antoine devant l’immeuble. Il venait chercher les enfants pour le week-end.

Il m’a regardée longtemps avant de dire : « Tu as changé… Tu sembles plus forte. »

J’ai haussé les épaules : « Je n’ai pas eu le choix. »

Il a souri tristement : « Peut-être qu’on aurait dû se parler avant… »

J’ai pensé à tout ce qu’on ne s’était jamais dit par peur de blesser, par habitude ou par fatigue.

Aujourd’hui, un an après ce soir-là, je vis seule avec Lucie et Paul dans notre appartement parisien. La vie n’est pas facile tous les jours — il y a les factures à payer, les devoirs à surveiller, les crises de larmes et les éclats de rire — mais je me sens enfin vivante.

Parfois je me demande : aurais-je pu sauver notre couple si j’avais parlé plus tôt ? Ou bien était-ce inévitable ? Est-ce qu’on doit toujours se sacrifier pour la famille ou a-t-on le droit d’exister pour soi-même aussi ? Qu’en pensez-vous ?