Il est rentré à la maison et a dit : « Je veux divorcer. » Ce jour-là, ma vie a basculé.
« Je veux divorcer. »
La phrase a claqué dans l’air comme un coup de tonnerre. Je me souviens encore du bruit de la porte d’entrée, du froissement de son manteau qu’il jetait sur la chaise, du silence pesant qui s’est installé avant qu’il ne prononce ces mots. François, mon mari depuis seize ans, n’a même pas levé les yeux vers moi. Il fixait le sol, comme s’il avait honte ou peur de croiser mon regard.
J’ai senti mon cœur se serrer, mes jambes trembler. J’ai cru que j’allais m’effondrer. « Qu’est-ce que tu dis ? » ai-je murmuré, la voix étranglée. Il a répété, plus doucement : « Je veux divorcer, Claire. Je ne peux plus continuer comme ça. »
J’ai eu l’impression de tomber dans un puits sans fond. Tout s’est brouillé autour de moi : la cuisine où je préparais le dîner, les dessins de nos enfants accrochés au frigo, la lumière dorée du soir filtrant à travers les rideaux. J’ai pensé à mes parents, à ma mère surtout, qui m’avait prévenue : « On ne sait jamais vraiment ce qui se passe dans le cœur d’un homme. »
Je me suis assise, incapable de parler. François s’est approché, mal à l’aise. « Je suis désolé… Je ne veux pas te faire de mal, mais je ne suis plus heureux. »
Je l’ai regardé comme si je découvrais un étranger. Nous avions traversé tant d’épreuves ensemble : les fins de mois difficiles à Lyon, les disputes pour des broutilles, les nuits blanches quand Lucie avait eu la coqueluche… J’avais tout donné pour cette famille. Avais-je été aveugle ?
Le lendemain matin, j’ai appelé ma sœur, Élodie. Sa voix était inquiète : « Tu veux que je vienne ? » J’ai refusé. J’avais besoin d’être seule pour comprendre.
Les jours suivants ont été un supplice. François dormait sur le canapé. Les enfants sentaient la tension, même si nous faisions semblant de rien. Lucie m’a demandé : « Maman, pourquoi papa ne vient plus nous lire des histoires ? » J’ai menti : « Il est fatigué en ce moment. »
Un soir, alors que je rangeais la vaisselle, j’ai entendu François parler au téléphone dans l’entrée. Sa voix était douce, presque tendre : « Oui, moi aussi… bientôt… » Mon sang s’est glacé. Il y avait quelqu’un d’autre.
J’ai confronté François le lendemain matin. Il n’a pas nié. « Elle s’appelle Sophie… On s’est rencontrés au travail… Je suis désolé, Claire. »
J’ai éclaté en sanglots. Toute ma vie semblait n’avoir été qu’un décor fragile prêt à s’effondrer au moindre souffle.
Ma mère est venue passer quelques jours à la maison. Elle m’a serrée dans ses bras et m’a dit : « Tu n’es pas obligée de tout supporter pour sauver ce mariage. Pense à toi aussi. » Mais comment penser à moi alors que mes enfants avaient besoin de stabilité ?
Les semaines ont passé dans une atmosphère lourde et tendue. Les amis communs prenaient des nouvelles du bout des lèvres, certains évitaient même de me croiser au marché du quartier.
Un soir, Lucie est venue s’asseoir près de moi sur le canapé :
— Maman, tu es triste ?
— Un peu, ma chérie… Mais ça va aller.
— Tu sais, moi je t’aime très fort.
Ses mots m’ont transpercée. Pour qui devais-je être forte ? Pour eux ? Pour moi ? Pour cette image de famille parfaite que j’avais tant voulu préserver ?
François a fini par partir s’installer chez Sophie. Les enfants passaient leurs week-ends avec lui dans son nouvel appartement du 7e arrondissement. Je me retrouvais seule dans notre appartement trop grand, entourée de souvenirs qui me faisaient mal.
Un matin, j’ai croisé mon voisin Paul sur le palier.
— Ça va Claire ?
J’ai haussé les épaules.
— On fait aller…
Il m’a souri gentiment.
— Si tu as besoin de parler ou juste de prendre un café…
Ce geste simple m’a émue aux larmes.
Peu à peu, j’ai commencé à sortir de ma torpeur. J’ai repris mon travail à la bibliothèque municipale avec plus d’entrain. J’ai accepté les invitations d’Élodie et de mes collègues pour aller boire un verre après le boulot.
Un soir d’automne, alors que je rentrais chez moi sous la pluie fine, j’ai repensé aux paroles de ma mère : « La vie ne s’arrête pas parce qu’un homme part. » Peut-être avait-elle raison.
Mais chaque fois que je voyais Lucie et Thomas revenir du week-end chez leur père, le cœur serré par la tristesse ou l’excitation d’avoir vu Sophie et sa fille Camille, je me demandais si j’avais fait le bon choix en ne me battant pas plus fort pour notre famille.
Un dimanche soir, alors que je préparais le dîner avec Lucie, elle m’a dit :
— Tu sais maman, même si papa n’habite plus ici, on est toujours une famille.
J’ai souri à travers mes larmes.
Aujourd’hui encore, je me demande : aurais-je dû me battre davantage ? Ou bien ai-je eu raison d’écouter enfin cette petite voix en moi qui criait depuis si longtemps ? Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire sa vie après avoir tout perdu ? Qu’en pensez-vous ?