Cinq ans plus tard : L’amertume de l’amour maternel – Mon histoire de pardon et de regrets

— Tu n’as pas honte ? Tu crois qu’on peut abandonner son enfant comme ça et revenir cinq ans plus tard, comme si de rien n’était ?

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la porte, les jointures blanches, le cœur battant à tout rompre. Juliette, ma fille, est dans la pièce d’à côté. Elle a cinq ans aujourd’hui. Cinq ans que je l’ai laissée ici, à Lyon, avec mes parents, persuadée que je pourrais reprendre ma vie d’étudiante à Paris, que j’aurais le temps de devenir mère plus tard. Mais le temps ne m’a pas attendue.

Je me souviens de ce matin-là, il y a cinq ans. J’avais vingt-deux ans, des rêves plein la tête et une peur panique de l’avenir. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai cru que ma vie était finie. Mon père m’a dit : « On va t’aider, Camille. » Mais je voyais dans ses yeux la déception, la fatigue. Ma mère, elle, a pris Juliette dans ses bras dès sa naissance, comme si c’était sa propre fille. Moi, je me suis enfuie.

— Camille, tu crois qu’elle va comprendre ? Tu crois qu’elle va t’aimer ?

La voix de mon père est plus douce, mais elle me transperce tout autant. Je baisse les yeux. Je ne sais pas. Je ne sais rien. J’ai passé cinq ans à fuir cette question.

J’ai essayé d’oublier. J’ai plongé dans mes études de droit, j’ai travaillé dans un café du Marais pour payer mon loyer minuscule. J’ai eu des histoires sans lendemain, des amitiés superficielles. Mais chaque soir, en fermant les yeux, je revoyais le visage de Juliette, son odeur de bébé, ses petits doigts qui s’accrochaient à moi.

Puis il y a eu l’accident. Un banal accident de voiture sur le périphérique. Mon père a été hospitalisé pendant des semaines. Ma mère était épuisée, à bout de forces. C’est là qu’elle m’a appelée :

— Camille, on a besoin de toi.

J’ai pris le premier train pour Lyon. Dans le wagon, j’avais la gorge serrée. J’allais revoir Juliette après tout ce temps. Comment allais-je lui expliquer mon absence ? Comment allais-je lui dire que j’étais sa mère ?

Quand je suis arrivée à la maison familiale, Juliette jouait dans le jardin avec un vieux ballon rouge. Elle m’a regardée sans me reconnaître. J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux.

— Bonjour… tu t’appelles comment ?

Sa voix était douce, curieuse. J’ai eu envie de pleurer.

— Je m’appelle Camille…

Elle a souri timidement et a continué à jouer. Ma mère m’a regardée avec une dureté que je ne lui connaissais pas.

— Tu vois ? Elle ne sait même pas qui tu es.

Les jours suivants ont été un supplice. J’essayais d’aider à la maison, de parler à Juliette, mais elle restait distante. Ma mère me surveillait du coin de l’œil, prête à intervenir au moindre faux pas.

Un soir, alors que je bordais Juliette dans son lit, elle m’a demandé :

— Pourquoi tu viens dormir ici maintenant ?

J’ai senti les larmes monter.

— Parce que… tu me manquais beaucoup.

Elle m’a regardée longuement.

— Mamie dit que tu es partie parce que tu ne voulais pas de moi.

J’ai éclaté en sanglots. Je me suis excusée mille fois, mais comment expliquer à une enfant de cinq ans la peur, la honte, la fuite ?

Les semaines ont passé. Mon père est rentré de l’hôpital, affaibli mais vivant. Ma mère s’est adoucie un peu, voyant mes efforts pour rattraper le temps perdu. Mais rien n’était simple.

Un dimanche matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner tous ensemble pour la première fois depuis des années, ma mère a posé sa tasse avec fracas.

— Camille, tu dois choisir : rester ici et assumer ton rôle de mère ou repartir à Paris et nous laisser continuer sans toi.

Le silence s’est abattu sur la table. Juliette m’a regardée avec ses grands yeux bleus pleins d’espoir et d’inquiétude.

J’ai compris à cet instant que je ne pouvais plus fuir. Que l’amour maternel n’est pas une évidence mais un choix quotidien, parfois douloureux.

J’ai décidé de rester à Lyon. J’ai trouvé un petit boulot dans une librairie du quartier Croix-Rousse et j’ai commencé une thérapie pour affronter mes démons.

Peu à peu, Juliette s’est rapprochée de moi. Un soir d’hiver, alors que nous lisions ensemble « Le Petit Prince », elle a posé sa tête sur mon épaule et m’a murmuré :

— Tu peux rester pour toujours ?

J’ai pleuré en silence en lui promettant que oui.

Mais les blessures restent là. Ma relation avec ma mère est fragile ; elle ne me pardonne pas complètement et je ne me pardonne pas non plus.

Aujourd’hui encore, je me demande : peut-on vraiment réparer ce qu’on a brisé ? L’amour d’une mère suffit-il à effacer les années d’absence ?

Et vous… avez-vous déjà eu à demander pardon à ceux que vous aimez le plus au monde ?