Abandonnée par ma mère : mon combat entre trahison, amour et pardon
« Tu comprends, Camille, je n’avais pas le choix… »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine de l’appartement de ma grand-mère, à Lyon. J’ai seize ans, les mains crispées sur la table en formica, le cœur battant à tout rompre. Elle est revenue après douze ans d’absence, comme une ombre qui s’invite dans la lumière. Je la regarde, cette femme qui m’a donné la vie mais qui m’a aussi volé mon enfance. Elle a les yeux baissés, évite mon regard. Je sens la colère monter, brûlante, incontrôlable.
« Tu n’avais pas le choix ? Tu as choisi ton bonheur à toi, pas le mien ! »
Ma voix tremble. Ma grand-mère, assise à côté de moi, pose sa main sur la mienne. Elle a tout vu, tout supporté : mes cauchemars, mes crises de larmes, mes anniversaires sans maman. C’est elle qui m’a appris à faire des crêpes, à tricoter des écharpes pour l’hiver glacial du Rhône. C’est elle qui m’a consolée quand les autres enfants me demandaient pourquoi ma mère ne venait jamais me chercher à l’école.
Je me souviens de ce matin d’hiver où tout a basculé. J’avais quatre ans. Ma mère m’a déposée chez Mamie Jeanne avec une valise rose et un baiser sur le front. « Je reviens vite », avait-elle promis. Mais elle n’est jamais revenue. À la place, il y a eu des cartes postales de Nice, puis plus rien. Silence radio. J’ai grandi avec ce vide en moi, cette question lancinante : pourquoi ?
Les années ont passé. J’ai appris à ne plus attendre. J’ai trouvé du réconfort dans les bras de ma grand-mère, dans les rires partagés avec mes cousines lors des repas du dimanche. Mais chaque fête des mères était une épreuve. Je dessinais des cœurs pour Mamie Jeanne, mais au fond de moi, je rêvais que ma mère franchisse la porte avec un bouquet de pivoines.
Et puis, ce matin d’automne, elle est revenue. Sans prévenir. Elle a sonné à la porte, un sac à main griffé pendu à son bras maigre. Elle portait un tailleur beige et des lunettes de soleil trop grandes pour son visage fatigué. J’ai cru rêver.
« Camille… tu as tellement grandi… »
Elle a voulu me serrer dans ses bras mais je suis restée figée. Je sentais la tension dans l’air, comme avant un orage d’été.
Rapidement, j’ai compris qu’elle n’était pas là pour moi. Elle avait besoin d’un service : son nouveau mari l’avait quittée, elle n’avait plus d’argent ni d’endroit où aller. Elle voulait s’installer chez nous « le temps de se retourner ». Ma grand-mère a accepté sans hésiter – c’est une sainte – mais moi, je bouillonnais de rage.
Les semaines suivantes ont été un enfer silencieux. Ma mère passait ses journées au téléphone ou devant la télévision. Elle ne me posait aucune question sur ma vie, mes études, mes amis. Un soir, alors que je rentrais du lycée après une dispute avec une camarade qui s’était moquée de mon « absence de famille normale », j’ai craqué.
« Pourquoi tu es revenue ? Tu crois que tu peux effacer toutes ces années ? »
Elle a pleuré. Pour la première fois, j’ai vu ses épaules trembler comme les miennes quand j’étais petite. Elle a parlé de solitude, de regrets, de ce choix qu’elle avait fait par amour pour un homme qui ne voulait pas d’enfant dans sa vie. Elle a dit qu’elle avait cru bien faire, qu’elle pensait que je serais mieux avec Mamie Jeanne.
Mais comment pardonner ? Comment oublier les Noëls sans elle, les bulletins scolaires signés par une autre main ?
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de la Croix-Rousse, j’ai surpris une conversation entre ma mère et ma grand-mère.
« Jeanne… Je ne mérite pas son pardon. Mais je veux essayer d’être là pour elle maintenant… »
Ma grand-mère a soupiré : « L’amour ne suffit pas toujours. Il faut du temps et du courage pour réparer ce qui a été brisé. »
J’ai pleuré en silence dans ma chambre. Je voulais croire qu’un jour je pourrais lui pardonner. Mais chaque geste maladroit de sa part me rappelait l’enfant abandonnée que j’étais.
Un dimanche matin, alors que nous préparions le déjeuner ensemble – une première – elle m’a tendu un couteau pour couper les carottes.
« Tu te souviens quand on cuisinait ensemble ? »
J’ai haussé les épaules : « Non. C’est Mamie qui m’a tout appris. »
Elle a souri tristement : « J’aimerais qu’on recommence… si tu veux bien… »
Petit à petit, j’ai accepté sa présence. Pas par amour mais par fatigue de la haine. J’ai compris que le pardon n’était pas un cadeau pour elle mais une délivrance pour moi.
Aujourd’hui, je suis adulte. Ma mère vit toujours à Lyon mais dans un petit studio non loin de chez moi. Nous nous voyons parfois autour d’un café ou d’une promenade sur les quais du Rhône. Il y a encore des silences lourds mais aussi des sourires timides.
Je ne sais pas si j’ai vraiment pardonné. Mais j’ai choisi d’avancer.
Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sur une telle trahison ? Ou bien le passé finit-il toujours par nous rattraper ? Qu’en pensez-vous ?