Sur la cage d’escalier : fuir la nuit, chercher la lumière
« Tu ne reviendras pas, Lucie. Pas cette fois. » La voix de mon mari résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couperet. Il est deux heures du matin. Mes mains tremblent alors que je serre contre moi les petits manteaux de Camille et Paul. Je descends les marches en courant, le cœur battant à m’en faire mal, chaque bruit derrière moi me fait sursauter. Paul, six ans, ne comprend pas pourquoi on part en pyjama. Camille, trois ans, pleure sans bruit, la tête enfouie dans mon cou.
Je pousse la porte de l’immeuble, l’air glacé me gifle. Je n’ai nulle part où aller. Mon téléphone vibre dans ma poche : un message de Claire, ma meilleure amie depuis le lycée. « Je suis désolée Lucie, je ne peux pas t’accueillir. Marc ne veut pas de problèmes. » Je relis ces mots encore et encore. J’aurais voulu hurler, pleurer, mais je dois rester forte pour mes enfants. Je m’assois sur la cage d’escalier, les enfants blottis contre moi. Le froid mord mes jambes nues sous la robe de nuit.
« Maman, on va où ? » demande Paul d’une petite voix.
Je ne sais pas quoi répondre. Je regarde les fenêtres allumées autour de moi, chaque lumière derrière une vitre me rappelle que d’autres dorment paisiblement pendant que je cherche un abri. J’ai honte. Honte d’avoir supporté tant d’années de cris et de coups, honte de ne pas avoir su protéger mes enfants plus tôt.
Je repense à la dernière dispute. Les assiettes brisées sur le carrelage, le regard vide de mon mari, la peur dans les yeux de Camille. J’ai pris la décision de partir quand j’ai vu le sang sur la joue de Paul. Plus jamais ça.
Je compose le numéro du 115 avec des doigts engourdis. Une voix fatiguée me répond : « Tous nos centres sont pleins ce soir, madame… Essayez de rappeler plus tard. »
Je raccroche, désemparée. Les enfants s’endorment contre moi, épuisés par la peur et le froid. Je caresse leurs cheveux en silence. Je pense à ma mère à Lyon, mais elle est malade et trop loin pour nous aider. Mon père ne m’a jamais crue quand je lui ai parlé des violences.
Les heures passent lentement. Un voisin descend l’escalier en râlant : « Vous ne pouvez pas rester là ! » Je baisse les yeux, incapable de répondre. Il claque la porte derrière lui.
Je me souviens de Claire et moi, adolescentes inséparables dans les rues de Montmartre. On s’était promis de toujours être là l’une pour l’autre. Mais ce soir, elle a choisi son confort à ma détresse.
Le jour se lève enfin sur Paris. Les bruits de la ville reprennent, indifférents à notre misère. Je décide d’aller au commissariat du quartier. Les policiers me regardent avec lassitude : « Vous avez des papiers ? Un justificatif ? » Je montre mes bleus, les bras tremblants. On me fait patienter des heures dans une salle glaciale.
Une assistante sociale finit par arriver. Elle s’appelle Madame Lefèvre, elle a des yeux doux mais fatigués. Elle me propose une chambre d’hôtel pour quelques nuits et m’explique les démarches pour demander une place en foyer.
Dans la chambre minuscule, je regarde mes enfants dormir enfin au chaud. Je me sens vide et coupable. Comment vais-je leur offrir une vie normale ? Comment vais-je affronter les regards des autres parents à l’école ?
Le lendemain matin, je croise Claire devant la boulangerie du quartier. Elle baisse les yeux mais je m’approche :
— Pourquoi tu ne m’as pas ouvert ?
Elle hésite :
— Marc… Il a dit que ce n’était pas notre problème…
— Tu étais ma seule amie.
Elle pleure en silence mais ne dit rien d’autre.
Je repars avec une baguette sous le bras et un trou béant dans le cœur.
Les jours suivants sont une succession de démarches administratives : CAF, mairie, associations… Partout on me demande des papiers que je n’ai plus ou qu’il faut refaire. Les enfants commencent à poser des questions : « Pourquoi papa ne vient plus ? » Je mens pour les protéger.
Un soir, alors que je berce Camille qui a fait un cauchemar, je me demande si j’aurai la force de continuer seule. Mais je repense à ce soir-là sur la cage d’escalier : j’ai fui pour eux, pour qu’ils aient une chance d’être heureux.
Parfois je croise mon reflet dans une vitrine et je ne me reconnais plus : cernes sous les yeux, visage fermé… Mais il y a aussi une étincelle nouvelle dans mon regard : celle de quelqu’un qui a survécu.
Aujourd’hui encore, je me demande : combien sommes-nous à errer ainsi dans la nuit parisienne avec nos enfants ? Combien de portes faut-il frapper avant qu’on nous tende enfin la main ? Est-ce que vous auriez ouvert votre porte cette nuit-là ?