Entre Deux Pères : Mon Cœur Déchiré la Veille de Mon Mariage

« Tu dois choisir, Camille. » La voix de ma mère résonne dans le salon, tranchante comme une lame. Je serre la robe blanche contre moi, assise sur le vieux canapé bleu où j’ai grandi. Autour de moi, la maison bourdonne de tension. Demain, je me marie. Mais ce soir, je dois décider : qui va me conduire à l’autel ? Paul, l’homme qui m’a élevée depuis mes cinq ans, ou Jean, mon père biologique, revenu dans ma vie il y a seulement deux ans ?

Paul est dans la cuisine. Je l’entends ranger les couverts avec une lenteur inhabituelle. Il ne parle pas, mais chaque bruit métallique est un reproche silencieux. Jean, lui, est assis dans le jardin, une cigarette à la main, le regard perdu dans la nuit. Ma mère fait les cent pas entre eux deux, comme si elle pouvait empêcher l’explosion qui menace.

« Camille, tu sais que Paul t’aime comme sa propre fille… » commence-t-elle encore.

Je l’interromps : « Et Jean ? Il est mon père aussi. »

Elle soupire. Je sens qu’elle voudrait que je choisisse Paul, pour tout ce qu’il a fait pour moi. Mais comment ignorer le sang qui coule dans mes veines ?

Je me lève brusquement et sors dans le jardin. L’air frais me gifle le visage. Jean relève la tête.

« Tu veux t’asseoir ? » Sa voix est rauque, fatiguée.

Je m’assieds à côté de lui. Un silence lourd s’installe.

« Tu sais, Camille… Je ne veux pas te mettre la pression. Je comprends si tu choisis Paul. Il a été là pour toi quand moi… »

Il s’arrête. Je vois ses mains trembler légèrement.

« Pourquoi es-tu parti ? » Ma question sort toute seule, comme un cri d’enfant.

Il baisse les yeux. « J’étais jeune. J’avais peur. Je n’étais pas prêt à être père… Et puis ta mère et moi… On s’est déchirés. »

Je sens une boule monter dans ma gorge. « Tu m’as manqué toute ma vie. »

Il pose sa main sur la mienne. « Toi aussi, tu m’as manqué. »

Je retourne à l’intérieur. Paul est là, debout dans le couloir.

« Camille… » Il hésite, puis me prend doucement dans ses bras. « Peu importe ce que tu décides demain, je serai toujours ton père. »

Je fonds en larmes contre son épaule. Il sent le savon et le café, l’odeur rassurante de mon enfance.

La nuit avance. Je n’arrive pas à dormir. Je repense à tous ces Noëls où Paul montait les jouets en râlant contre les notices en anglais ; aux anniversaires où il chantait faux rien que pour me faire rire ; aux disputes aussi, quand il voulait que je sois « raisonnable », alors que je voulais juste être libre.

Et puis il y a Jean : ses yeux qui ressemblent aux miens, son humour maladroit, sa façon de me regarder comme si j’étais un miracle fragile qu’il n’ose pas toucher.

Vers trois heures du matin, je descends à la cuisine. Ma mère est là, une tasse de tisane à la main.

« Tu n’arrives pas à dormir non plus ? »

Je secoue la tête.

« Tu sais… » Elle hésite. « Quand Jean est parti, j’ai cru que je ne m’en remettrais jamais. Mais Paul est arrivé et il t’a aimée tout de suite. Il t’a choisie chaque jour. Ce n’est pas rien, ça… »

Je la regarde : « Mais Jean ne m’a jamais oubliée non plus. Il essaie de rattraper le temps perdu… »

Elle hoche la tête tristement.

Le matin du mariage arrive trop vite. Dans la salle de bains, je regarde mon reflet : une femme adulte avec le cœur d’une petite fille perdue entre deux mondes.

Paul frappe à la porte.

« Camille ? Je peux entrer ? »

J’acquiesce.

Il me tend un petit écrin bleu. À l’intérieur, un bracelet en argent gravé : « Pour toujours ta fille ». Mes mains tremblent.

« Je t’aime, papa », murmuré-je.

Il sourit tristement : « Moi aussi, ma puce. »

Jean attend dehors, nerveux dans son costume trop neuf.

« Tu es magnifique », dit-il en me voyant.

Je souris faiblement.

À l’église, tout le monde retient son souffle quand j’arrive devant les deux hommes. Les regards se croisent ; les murmures s’élèvent.

Je prends une profonde inspiration et tends une main à chacun d’eux.

« Venez tous les deux », dis-je d’une voix tremblante mais ferme.

Ils se regardent un instant — hésitent — puis chacun prend ma main. Nous avançons ensemble vers l’autel sous les yeux émus de toute la famille.

Ce jour-là, j’ai compris qu’on ne choisit pas entre deux amours : on les porte tous les deux en soi.

Mais dites-moi… Auriez-vous eu le courage de faire ce choix ? Peut-on vraiment réparer les blessures du passé en un seul jour ?