Ce soir, tout a basculé autour du barbecue : quand la fumée révèle nos secrets de famille
— Tu n’as encore rien nettoyé, Émilie ! Tu veux qu’on s’empoisonne ce soir ou quoi ?
La voix de mon père, Jean, résonne dans le jardin, tranchante comme une lame. Je serre la brosse métallique dans ma main, les poils déjà tordus par des années d’usage. Autour de moi, l’odeur âcre du charbon froid se mêle à celle, plus douce, des roses de maman. J’ai dix-sept ans et ce barbecue, c’est mon fardeau depuis que mon frère a quitté la maison.
Ma mère, Claire, pose une main légère sur l’épaule de mon père. « Laisse-la, Jean. Elle fait ce qu’elle peut. » Mais il ne l’écoute pas. Il ne l’écoute jamais vraiment, pas quand il s’agit du barbecue. C’est son royaume, son dernier bastion d’autorité depuis que tout le reste lui échappe.
Je frotte la grille avec rage. Des morceaux de graisse carbonisée volent dans l’herbe. Je pense à Paul, mon frère, qui a fui à Paris pour « respirer », disait-il. Il n’a jamais supporté les disputes, ni les non-dits qui s’accumulent comme la suie sur cette grille.
« Tu vois, Émilie, c’est comme ça qu’on attrape des saloperies ! » Il brandit une pince à viande comme un sceptre. « Si tu ne nettoies pas bien, tu mets tout le monde en danger ! »
Je voudrais lui crier que ce n’est pas la graisse qui nous empoisonne, mais ses mots, son silence après les disputes, ses regards qui fuient maman depuis des mois. Mais je me tais. Comme toujours.
Le soleil décline derrière le vieux cerisier. Ma mère prépare la marinade dans la cuisine. Je l’entends fredonner une chanson triste. Elle ne chante jamais quand elle est heureuse.
Soudain, la brosse m’échappe des mains et tombe dans l’herbe humide. Je m’accroupis pour la ramasser et mes doigts effleurent un objet dur sous le barbecue : une vieille boîte en fer, rouillée par les années. Intriguée, je la saisis et l’ouvre discrètement.
À l’intérieur, des lettres jaunies, écrites d’une main nerveuse. Je reconnais l’écriture de maman. Mon cœur s’accélère. Pourquoi cacher ces lettres ici ?
« Qu’est-ce que tu fais ? » La voix de mon père me fait sursauter. Il s’approche, les yeux plissés.
— Rien… Je… Je nettoie juste.
Il arrache la boîte de mes mains et la referme brutalement. « Ça ne te regarde pas ! »
Je sens la colère monter en moi. Pour la première fois, je le défie du regard.
— Pourquoi tu caches des choses sous le barbecue ?
Un silence pesant s’abat sur le jardin. Ma mère sort sur la terrasse, un plat de brochettes à la main. Elle voit la boîte et pâlit.
— Jean…
Il détourne les yeux. « Ce n’est rien, Claire. Juste des vieilleries. »
Mais je vois bien que ce n’est pas rien. Maman pose le plat et s’approche de moi.
— Viens avec moi à l’intérieur, Émilie.
Dans la cuisine, elle s’assoit en face de moi. Ses mains tremblent légèrement.
— Ce sont des lettres que j’ai écrites à ta grand-mère… quand j’ai failli partir.
Je reste sans voix. Partir ? Maman ?
— J’étais jeune… Ton père travaillait tout le temps, il était distant… J’ai eu envie de tout quitter. Mais je suis restée pour vous.
Je sens une boule dans ma gorge. Tout ce temps, je croyais que c’était moi qui devais tenir la famille ensemble…
Dehors, j’entends mon père allumer le barbecue d’un geste brusque. Les flammes montent trop vite, trop hautes.
— Il t’a empêchée de partir ?
Elle secoue la tête.
— Non… C’est moi qui me suis empêchée. Par peur… ou par amour, je ne sais plus vraiment.
Je regarde par la fenêtre : mon père est seul devant le feu qui crépite. Il semble plus petit soudain, presque fragile.
Le dîner se passe dans un silence tendu. Les brochettes ont un goût amer ce soir-là.
Après le repas, je retourne seule près du barbecue éteint. Je repense à ces lettres cachées sous la cendre et à tout ce qu’on enterre pour sauver les apparences.
Est-ce que nos familles tiennent grâce à ces secrets qu’on ne dit jamais ? Ou est-ce justement eux qui nous rongent lentement ?
Et vous… qu’avez-vous déjà caché sous les braises pour protéger ceux que vous aimez ?