De retour à la maison avec Éloïse : l’instant où la solitude m’a frappée comme jamais
— Paul… pourquoi il n’y a rien de prêt ? Où est le lit d’Éloïse ?
Je me tenais dans le couloir, mon bébé endormi dans les bras, l’odeur âcre de l’hôpital encore accrochée à ma peau. Autour de moi, la maison semblait figée dans un autre temps, comme si rien n’avait changé durant ma semaine d’absence. Au contraire : pire qu’avant, l’endroit criait l’abandon. Aucun lit à barreaux, le vieux fauteuil du salon encombré de paperasse, pas de table à langer. Pas de guirlande colorée ou de peluche attendrissante. Rien, juste le silence brisé par le faible gémissement d’Éloïse, affamée.
Paul, mon mari, a levé la tête de son ordinateur à la cuisine, visiblement agacé d’être dérangé.
— J’ai pas eu le temps. J’ai été débordé cette semaine, la réunion avec les Lyonnais s’est éternisée. Tu sais comment c’est, tu comprends…
Mon cœur s’est serré. « Tu comprends. » Non, je ne comprenais pas. Pas ce sourire crispé, pas cette absence. Pas cette main qui saisit une tasse plutôt que la mienne, pas son regard fuyant la mienne alors que je tremble littéralement de détresse. Je venais de donner la vie, j’avais besoin qu’il m’aide à la reprendre, moi aussi.
J’ai déposé Éloïse sur notre lit — le seul endroit à peu près propre, et j’ai commencé à fouiller dans les cartons de la chambre qu’on avait vaguement désignée comme « future chambre de bébé ». Rien n’y était trié, même les bodies offerts par ma sœur, Claire, avaient disparu sous une pile de vieux magazines. Au fil des minutes, la panique m’envahissait. Éloïse se réveillait, hurlait désormais, et je ne savais même pas où se trouvait le paquet de couches. Mes mains tremblaient en fouillant les placards. J’ai perdu patience.
— Paul, tu peux au moins m’aider à la changer ?
Il a soupiré, bruyamment, refermé son ordinateur avec un claquement qui voulait tout dire. Derrière son air blasé, j’ai vu passer une gêne. Il s’est approché, un peu gauche, et a mis quelques serviettes sur le canapé.
— Tu n’as qu’à lui mettre ça pour l’instant. On verra plus tard…
J’ai failli hurler de rage. J’avais prié qu’il prenne sa place de père, qu’il comble ce vide grandissant depuis ma grossesse. Mais il y avait ce mur entre nous, plus haut chaque jour. Où était passé l’homme capable d’enthousiasme à l’annonce de ma grossesse, celui qui me caressait le ventre tous les soirs ? Sans un mot, j’ai emmitouflé Éloïse dans la serviette, honteuse, énervée, perdue. Mes larmes sont montées sans que je puisse les retenir.
La nuit suivante a été pire. Éloïse pleurait toutes les deux heures — du lait, une couche, un câlin. Paul restait dans sa bulle, écrasé par le poids de ses obligations professionnelles. Il m’a même demandé, vers 4 heures du matin :
— Tu comptes la calmer ou tu veux que j’aille dormir ailleurs ?
Une gifle. Je me sentais bannie, invisible, indésirable sous mon propre toit. Mais je me suis tue, pour la petite. J’ai serré Éloïse contre moi, lui murmuré des promesses d’amour fou et inaltérable. Pourtant, dans ce lit glacé, je me suis senti plus seule qu’au fond d’un désert.
Les jours suivants, j’ai tenté d’appeler ma mère, mais elle était partie en cure avec ses amies. Claire, ma sœur, habitait à Bordeaux, six heures en train. Les copines du yoga prénatal ? Occupées. Aucune n’avait l’air de comprendre quand je leur disais à quel point je sombrais.
Quelque chose s’est cassé en moi. Entre deux biberons, harassée, j’ai fini par éclater face à Paul. Je me suis mise à hurler, à pleurer toute la douleur accumulée.
— J’ai besoin de toi, tu entends ? Est-ce que tu comprends ce que je vis ? Tu ne vois pas que je m’écroule ?
Il m’a regardée, d’abord sans voix, puis il a répliqué, sec, comme pour se défendre :
— Moi aussi, c’est dur, tu crois que c’est simple de tout gérer ? Tu crois que je peux juste poser mon boulot et m’occuper de la petite ? Qui va payer le loyer et les courses ?
Mais ce soir-là, il n’a pas dormi dans notre chambre. Moi, je l’écoutais tourner en rond, seul dans le salon, pendant qu’Éloïse s’endormait enfin contre moi, épuisée. J’avais mal, mais une petite voix murmurait que c’était maintenant que je devais me battre. Pour moi. Pour elle. Pour ne pas m’effacer.
J’ai décidé d’appeler la PMI (Protection Maternelle et Infantile). Au bout du fil, une puéricultrice, Madame Lefèvre, m’a écoutée sangloter. Elle m’a proposé de venir à la maison. Le lendemain, elle était là, tout sourire, les bras chargés d’un premier paquet de couches et de conseils. Elle a vu ma fatigue, ma détresse, et a posé sa main sur la mienne :
— Vous n’êtes pas la seule à vivre ça, Laure. Ce que vous ressentez, c’est réel, ce n’est pas honteux. Mais il faut que vous osiez demander de l’aide… à votre mari, à votre entourage. Votre santé est aussi importante que celle de la petite.
Elle avait raison, et pourtant, la peur de paraître faible me paralysait. Je me suis accrochée à ses mots. J’ai laissé Paul une lettre sur la table où je vidais mon cœur. Je lui ai dit tout, la solitude, la peur, l’impression de disparaître. Le lendemain, il m’a trouvée à la cuisine, hirsute, les traits tirés, mais décidée.
— J’ai lu ta lettre. Excuse-moi. Je ne savais pas que c’était à ce point… Je vais prendre quelques jours de congé. On va s’en sortir.
Curieusement, ce n’est pas le soulagement que j’ai ressenti d’abord, mais une immense tristesse. Pourquoi avait-il fallu que j’aille si loin pour attirer son regard, pour qu’il me voie, moi, son épouse, la mère de sa fille ?
Nous avons commencé, maladroitement, à reconstruire quelque chose, mais c’est moi qui ai dû tout initier. Entre les premiers sourires d’Éloïse et mes pleurs silencieux la nuit, j’ai compris que je n’étais plus tout à fait la même. La maternité m’avait fendue en deux : une partie de moi forte, combative, et l’autre abîmée par la déception, la fatigue, la solitude.
Certains jours sont plus sombres que d’autres. Mais je tiens pour elle, pour la boule de vie qu’elle est, mon unique raison de continuer à croire. Je me bats pour exister, moi aussi, dans cette nouvelle existence.
Est-ce que d’autres vivent cette même solitude qu’on tait ? Pourquoi faut-il toujours attendre d’être au bord du gouffre pour que nos proches nous tendent la main ?