Dire adieu à ma seconde mère : un dernier merci à celle qui m’a sauvée à Paris

« Tu ne peux pas partir comme ça, pas maintenant ! » Ma voix tremble, résonne dans la chambre blanche de l’hôpital Saint-Antoine. Je serre la main de Madeleine, cette main fine et ridée qui m’a tant guidée depuis mon arrivée à Paris. Elle me regarde avec ce sourire fatigué, mais toujours lumineux. « Ma petite Lucie, il faut savoir dire au revoir. »

Je n’ai que vingt-huit ans, mais j’ai déjà perdu deux mères. La première, ma vraie maman, est partie trop tôt, emportée par un cancer dans notre petit village de Corrèze. J’avais dix-sept ans. Mon père s’est enfermé dans le silence et la colère, et moi, j’ai fui. Paris m’a accueillie comme une bête sauvage, perdue dans la foule du métro, étranglée par la solitude et la peur de l’échec.

C’est là que Madeleine est entrée dans ma vie. Elle tenait une petite librairie rue de Charonne. J’y suis entrée un soir de pluie, trempée jusqu’aux os, cherchant un abri plus qu’un livre. Elle m’a offert un thé brûlant et un sourire. « Tu as l’air d’avoir besoin de parler », a-t-elle dit simplement. Je me suis effondrée en larmes sur le vieux canapé au fond du magasin.

Madeleine n’a jamais eu d’enfants. Elle a perdu son mari jeune, et depuis, elle s’est consacrée à ses livres et à ses clients. Mais avec moi, elle a ouvert son cœur comme on ouvre une fenêtre sur un jardin secret. Elle m’a appris à aimer Paris : les marchés du dimanche matin à Bastille, les balades sur les quais de Seine, les petits cinémas d’art et d’essai où l’on refait le monde après la séance.

Mais surtout, elle m’a appris à me relever. Quand j’ai raté mon premier concours d’entrée à Sciences Po, c’est elle qui m’a empêchée de tout abandonner. « On ne mesure pas la valeur d’une femme à ses échecs, mais à sa capacité de recommencer », répétait-elle en me préparant des tartines de confiture maison.

Mon père n’a jamais compris cette relation. Il disait que je remplaçais maman trop vite, que je trahissais notre famille. Un soir de Noël, il a refusé de venir dîner chez Madeleine. Nous nous sommes disputés violemment au téléphone :
— Tu n’as pas honte ? Tu préfères cette étrangère à ta propre famille ?
— Papa, Madeleine n’est pas une étrangère ! Elle m’a tendu la main quand toi tu m’as laissée seule !

Depuis ce jour-là, nos appels se sont espacés. Je culpabilisais, mais je ne pouvais pas renoncer à celle qui était devenue mon pilier.

Les années ont passé. J’ai trouvé un travail dans une maison d’édition grâce aux conseils avisés de Madeleine. J’ai rencontré Paul, mon compagnon actuel, lors d’une soirée littéraire organisée dans sa librairie. Madeleine était là le jour où j’ai signé mon premier contrat de CDI ; elle a versé une larme discrète en me serrant dans ses bras.

Mais le temps n’épargne personne. Un matin d’automne, Madeleine a commencé à oublier des choses : les titres des livres qu’elle connaissait par cœur, les prénoms des clients fidèles. Le diagnostic est tombé comme une sentence : Alzheimer précoce. J’ai tout fait pour l’aider à rester chez elle le plus longtemps possible. Je passais tous les soirs après le travail, je gérais la librairie avec elle les week-ends.

Un soir, alors qu’elle ne me reconnaissait plus vraiment, elle m’a prise pour sa propre mère :
— Maman ? Tu es revenue ?
J’ai pleuré en silence en lui caressant les cheveux.

Quand elle a dû partir en maison médicalisée, j’ai ressenti une colère sourde contre la vie. Pourquoi fallait-il que je perde encore une mère ? Paul essayait de me consoler :
— Tu lui as donné tout ce que tu pouvais, Lucie.
Mais ce n’était jamais assez.

Aujourd’hui, dans cette chambre d’hôpital où Madeleine vit ses derniers instants, je repense à tout ce qu’elle m’a transmis : la force de recommencer, l’amour des mots, le courage d’aimer sans compter. Je voudrais lui dire merci une dernière fois, mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Elle ferme les yeux doucement. Sa main se relâche dans la mienne.

Je sors dans le couloir glacé et m’effondre sur une chaise en plastique bleu. Je pense à mon père qui ne saura peut-être jamais ce que Madeleine représentait pour moi. Je pense à toutes ces familles recomposées par le hasard des rencontres et des blessures partagées.

Est-ce qu’on peut aimer deux mères sans trahir l’une ou l’autre ? Est-ce que la famille du cœur compte autant que celle du sang ?

Et vous… avez-vous déjà trouvé une seconde famille loin de chez vous ?