« Prends-le avec toi, pour toujours » : le jour où ma fille m’a confié son fils
« Maman, prends-le avec toi, pour toujours. »
La voix de Camille tremblait, ses yeux fuyaient les miens. Dans la cuisine baignée de la lumière grise d’un matin de novembre, mon cœur s’est arrêté. J’ai regardé mon petit-fils, Paul, assis sur la chaise haute, les joues pleines de compote, inconscient du drame qui se jouait autour de lui. J’ai cru d’abord à une mauvaise blague, à une crise passagère. Mais Camille a répété, plus fort :
— Je n’y arrive plus, maman. Je ne peux plus être sa mère.
J’ai senti la colère monter, mêlée à une peur viscérale. Comment pouvait-elle ? Ma propre fille, celle que j’avais portée, élevée seule après le départ de son père, me demandait d’élever son enfant comme le mien. J’ai voulu la secouer, lui hurler que la vie n’était pas un film où l’on pouvait tout abandonner. Mais devant sa détresse, je n’ai rien dit. J’ai juste pris Paul dans mes bras.
Ce jour-là, quelque chose s’est brisé entre Camille et moi. Elle a quitté l’appartement sans se retourner. Je suis restée là, debout au milieu de la cuisine, Paul blotti contre moi, le silence pesant comme une chape de plomb.
Les jours suivants ont été un tourbillon. Les voisins chuchotaient dans l’escalier : « Tu as vu ? Sa fille est partie… » Ma sœur, Hélène, m’a appelée :
— Tu vas vraiment t’occuper de Paul ? Tu as déjà tant donné pour Camille…
Mais comment aurais-je pu faire autrement ? Paul n’avait rien demandé à personne. Il avait besoin d’une famille, d’amour, de stabilité. J’ai pris rendez-vous avec l’assistante sociale de la mairie de Saint-Étienne. Elle m’a regardée avec compassion :
— Vous savez que ce sera compliqué ?
J’ai hoché la tête. Je savais que la procédure serait longue, que Camille devait signer des papiers, que tout cela serait officiel. Mais je ne voulais pas qu’on arrache Paul à ce qu’il connaissait.
Les semaines ont passé. Paul a commencé à m’appeler « Mamie-maman ». Le soir, il réclamait Camille. Je lui disais qu’elle travaillait beaucoup, qu’elle pensait à lui. Mais je voyais bien qu’il ne comprenait pas. Parfois, il se réveillait en pleurant :
— Elle revient quand, maman ?
Je serrais les dents pour ne pas pleurer devant lui.
Un soir de décembre, alors que la neige tombait sur les toits de la ville, Camille a appelé. Sa voix était lointaine :
— Je suis à Paris maintenant. J’ai besoin de temps… Je t’en supplie, ne me juge pas.
Je n’ai rien répondu. J’aurais voulu lui dire qu’elle me manquait, qu’elle manquait à son fils. Mais j’avais trop de colère en moi.
À Noël, j’ai dressé la table pour deux. Paul a ouvert ses cadeaux sans enthousiasme. Il a demandé :
— On va chez maman ?
J’ai menti encore une fois :
— Pas cette année, mon cœur.
Les mois ont passé. Paul a grandi. Il est devenu mon rayon de soleil et ma plus grande inquiétude. À l’école maternelle, les autres enfants demandaient :
— Pourquoi c’est ta mamie qui vient te chercher ?
Paul répondait fièrement :
— Parce que ma mamie, c’est aussi ma maman !
Mais je voyais bien les regards des autres parents. Certains me jugeaient en silence. D’autres venaient me parler à la sortie :
— Vous êtes courageuse… Moi je ne pourrais pas.
Je souriais poliment mais au fond de moi je me sentais seule. Hélène venait parfois garder Paul pour que je puisse souffler un peu. Un soir, elle m’a dit :
— Tu devrais demander à Camille de revenir… Ce n’est pas normal tout ça.
Mais comment faire revenir quelqu’un qui ne veut plus être là ?
Un jour de printemps, alors que Paul jouait dans le parc du quartier avec ses copains, il est tombé et s’est ouvert le front. Aux urgences, l’infirmière a demandé :
— Vous êtes la grand-mère ou la tutrice légale ?
J’ai bafouillé :
— Les deux… enfin presque.
J’ai compris ce jour-là que je devais officialiser notre situation. J’ai entamé les démarches pour obtenir la garde définitive de Paul. Les papiers s’accumulaient sur la table du salon. Les rendez-vous avec l’assistante sociale se succédaient.
Camille n’a jamais répondu aux lettres recommandées. Un matin d’été, j’ai reçu un courrier du tribunal : « Garde confiée à Madame Françoise Dubois ». Mon nom sur ce papier m’a fait pleurer comme une enfant.
Paul grandissait vite. Il posait de plus en plus de questions sur sa mère.
— Pourquoi elle ne vient jamais ?
Je cherchais les mots justes mais je n’en trouvais pas.
Un soir d’automne, alors que nous rentrions du marché couvert de la place Carnot, Paul s’est arrêté devant une vitrine et m’a dit :
— Mamie-maman… tu crois qu’un jour elle reviendra ?
J’ai senti mon cœur se serrer. Je me suis agenouillée devant lui et j’ai caressé ses cheveux blonds.
— Je ne sais pas mon ange… Mais moi je serai toujours là pour toi.
Il m’a serrée très fort dans ses bras.
Les années ont passé ainsi. Paul est devenu un adolescent sensible et brillant. Il a choisi d’étudier la musique au conservatoire de Saint-Étienne. Parfois il joue du piano dans le salon et je ferme les yeux pour oublier tout le reste.
Camille n’est jamais revenue. Elle a envoyé quelques cartes postales au fil des années mais n’a jamais repris contact vraiment.
Aujourd’hui encore je me demande si j’ai fait ce qu’il fallait. Ai-je trop protégé Paul ? Aurais-je dû insister pour que Camille revienne ? Peut-on vraiment remplacer une mère ? Ou bien l’amour d’une grand-mère suffit-il à réparer les blessures d’un enfant abandonné ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?