« Donne l’appartement à ton frère, vous êtes de la même famille ! » : l’histoire qui a brisé mon cœur et ma famille

« Tu ne peux pas refuser, Camille. C’est ton frère, enfin ! »

La voix de ma mère résonnait dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serrais la tasse de café entre mes mains tremblantes, le regard fixé sur le carrelage froid. Paul, mon petit frère, me fixait avec des yeux humides, presque suppliants. Il venait de perdre son emploi à Toulouse et n’arrivait plus à payer son loyer. Mais pourquoi fallait-il que ce soit à moi de tout sacrifier ?

« Maman, tu sais très bien ce que cet appartement représente pour moi… J’ai économisé chaque centime pendant des années, j’ai fait des sacrifices, j’ai refusé des vacances, des sorties… »

Paul détourna les yeux, honteux. Mais maman insista :

« Tu as un bon travail à Bordeaux, tu pourrais très bien louer ailleurs. Paul n’a plus rien ! »

Je sentais la colère monter. Pourquoi fallait-il toujours que ce soit moi qui cède ? Depuis notre enfance à Limoges, Paul avait toujours été le préféré. Quand il cassait quelque chose, c’était moi qui étais grondée. Quand il avait besoin d’argent, c’était moi qui prêtais. Et maintenant, on me demandait de lui donner mon appartement ?

Je me levai brusquement, la chaise raclant le sol.

« Et moi alors ? Je n’ai pas le droit d’avoir une sécurité ? De profiter enfin de ce que j’ai construit ? »

Mon père, silencieux jusque-là, posa sa main sur mon épaule.

« Camille… On sait que tu as beaucoup travaillé. Mais regarde ton frère… Il est au fond du trou. Tu ne vas pas le laisser dormir dehors ? »

Je sentais les larmes monter. Je n’étais pas insensible à la détresse de Paul. Mais pourquoi fallait-il que je porte tout le poids de la famille ? Pourquoi mes efforts étaient-ils invisibles ?

Les jours suivants furent un enfer. Ma mère m’envoyait des messages tous les soirs : « Tu as réfléchi ? », « Paul est désespéré », « On compte sur toi ». Mon père m’appelait pour me rappeler « l’importance de la famille ». Même ma tante Sylvie s’en est mêlée :

« Camille, tu sais bien qu’on n’abandonne pas les siens. »

Je me sentais piégée. Au travail, je n’arrivais plus à me concentrer. Mes collègues voyaient bien que quelque chose n’allait pas.

Un soir, alors que je rentrais dans mon petit appartement du quartier Saint-Michel, Paul m’attendait devant la porte. Il avait l’air épuisé.

« Camille… Je suis désolé de te mettre dans cette situation. Je ne veux pas te voler ton bonheur… Mais je ne sais plus quoi faire. »

Je le regardai longtemps. Il était mon frère, celui avec qui je partageais mes souvenirs d’enfance, nos fous rires dans le jardin de nos grands-parents à Brive-la-Gaillarde. Mais aujourd’hui, il était aussi celui qui menaçait tout ce que j’avais construit.

« Paul… Tu sais ce que ça représente pour moi ? Cet appartement, c’est ma liberté. C’est la preuve que je peux réussir seule… »

Il baissa la tête.

« Je comprends… Mais je t’en supplie… »

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à toutes les fois où j’avais mis mes besoins de côté pour la famille. À chaque fois qu’on m’avait dit : « Tu es l’aînée, tu dois montrer l’exemple ». Mais où était la limite entre l’amour et l’effacement de soi ?

Le lendemain matin, j’ai pris une décision. J’ai appelé mes parents et Paul pour qu’on se retrouve tous ensemble.

« J’ai réfléchi toute la nuit », ai-je commencé d’une voix tremblante. « Je ne peux pas donner mon appartement. J’ai trop sacrifié pour l’avoir. Mais je veux aider Paul autrement : je peux t’héberger quelques semaines, le temps que tu retrouves un travail et un logement. Mais après… il faudra que tu voles de tes propres ailes. »

Un silence glacial s’est installé.

Ma mère a éclaté en sanglots : « Tu es égoïste ! La famille passe avant tout ! »

Paul a hoché la tête tristement : « Je comprends… Merci quand même, Camille. »

Mon père a soupiré : « Chacun fait comme il peut… »

Depuis ce jour-là, rien n’a plus été pareil entre nous. Ma mère m’en veut encore ; elle ne m’appelle plus que pour les grandes occasions. Paul a fini par retrouver un emploi à Clermont-Ferrand et s’est éloigné de la famille. Moi, j’ai gardé mon appartement… mais j’ai perdu une partie de mon cœur.

Parfois, je me demande : ai-je eu raison de penser à moi ? Où s’arrête le devoir familial et où commence le droit au bonheur personnel ? Est-ce égoïste de vouloir protéger ce qu’on a construit ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?