Semoule au dîner et silence derrière la porte : Histoire d’une famille parisienne

— Tu sens ça, Joséphine ? Ça sent encore leur poulet rôti…

Je serre la cuillère en bois dans ma main, la semoule colle au fond de la casserole. Ma fille Lucie, douze ans, me regarde avec ses grands yeux fatigués. Derrière la porte du couloir, des éclats de rire résonnent. Pierre, mon frère, et Agnès, sa femme, viennent de rentrer. Je les entends déballer des sacs en papier kraft, le parfum du fromage affiné et du pain chaud traverse les murs fins de notre appartement parisien.

— Maman, pourquoi ils ne mangent jamais avec nous ?

Je n’ai pas de réponse. Je me contente de hausser les épaules, le cœur serré. Depuis que Pierre a eu cette promotion dans une grande banque du boulevard Haussmann, il ne nous regarde plus de la même façon. Agnès, elle, n’a jamais caché son mépris pour nos repas simples. Elle a grandi à Neuilly ; pour elle, la semoule au lait, c’est un souvenir d’internat, pas un dîner.

Ce soir-là, la tension est à son comble. J’entends Pierre murmurer :

— On ne va pas encore les inviter… Tu sais comment c’est avec Joséphine, elle va encore parler de maman.

Je serre les dents. Depuis la mort de notre mère il y a deux ans, tout a changé. L’héritage a tout bouleversé : Pierre a gardé l’appartement familial sous prétexte qu’il « s’en occuperait mieux ». Moi, j’ai eu droit à une petite somme qui a vite fondu dans les factures et les courses. Depuis, je vis dans cette pièce exiguë avec Lucie et mon fils Paul, qui ne parle presque plus.

Un soir d’hiver, alors que la pluie tambourine sur les vitres, Lucie éclate :

— J’en ai marre ! Pourquoi on doit toujours manger la même chose ? Pourquoi t’as pas demandé à t’installer ailleurs ?

Je sens mes larmes monter mais je me retiens. Je n’ai pas le droit de craquer devant eux. Je me souviens de maman qui disait : « Dans la vie, il faut savoir se contenter de peu. » Mais ce soir-là, je n’y arrive plus.

Le lendemain matin, je croise Agnès dans le couloir. Elle porte un tailleur impeccable et me lance un sourire pincé.

— Tu sais Joséphine, tu pourrais essayer de trouver un vrai travail. Pierre dit que tu passes trop de temps à la maison.

Je sens la colère monter en moi comme une vague brûlante.

— Tu crois que c’est facile ? Avec deux enfants et aucun diplôme ?

Elle hausse les épaules et s’éloigne sans répondre. Je me sens minuscule.

Quelques jours plus tard, Paul tombe malade. Fièvre, toux sèche. Je n’ai pas assez d’argent pour payer le médecin. J’ose frapper à la porte de Pierre.

— Pierre… Est-ce que tu pourrais m’avancer un peu d’argent ? Paul est malade…

Il soupire, regarde Agnès qui lève les yeux au ciel.

— Joséphine, tu sais bien que ce n’est pas facile pour nous non plus en ce moment…

Je ravale ma fierté et referme la porte doucement. Cette nuit-là, je ne dors pas. Je repense à notre enfance : Pierre et moi jouant dans la cour du 18e arrondissement, partageant des tartines de confiture. Comment avons-nous pu devenir ces étrangers ?

Un samedi soir, alors que je prépare encore une fois de la semoule au lait pour le dîner, Lucie explose :

— Moi je vais leur demander !

Avant que je puisse réagir, elle claque la porte et court frapper chez Pierre et Agnès. J’entends sa voix trembler :

— Pourquoi vous ne venez jamais manger avec nous ? Pourquoi vous ne partagez jamais ?

Un silence gênant s’installe. Puis Agnès répond sèchement :

— Ce n’est pas notre rôle de nourrir tout le monde ici.

Lucie revient en pleurant. Je la serre contre moi. Ce soir-là, je comprends que le fossé est devenu infranchissable.

Les jours passent et l’amertume s’installe. Paul guérit lentement mais ne parle toujours pas. Je me sens seule face à l’injustice. Un soir, alors que je range la cuisine, Pierre frappe timidement à ma porte.

— Joséphine… Je suis désolé pour tout ça. Mais tu comprends… Agnès… elle ne veut pas…

Je le coupe :

— Ce n’est pas Agnès qui t’a élevé avec moi dans cette maison ! C’est maman ! Tu te souviens ? On partageait tout ! Pourquoi tu as changé ?

Il baisse les yeux.

— Je ne sais pas… Peut-être que j’ai eu peur de manquer…

Je sens mes larmes couler enfin.

— On manque déjà tous ici… Mais on manque surtout d’amour et de respect.

Depuis ce soir-là, Pierre m’évite. Agnès ne me parle plus du tout. Lucie s’enferme dans sa chambre et Paul dessine des maisons avec des portes fermées.

Parfois je me demande : qu’est-ce qui est pire ? Manquer d’argent ou manquer d’attention de ceux qu’on aime ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à sa propre famille d’avoir tourné le dos quand on avait le plus besoin d’eux ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?