J’ai tout perdu à force d’attendre l’impossible : l’histoire de Christina et Jérémie
« Tu pourrais au moins faire un effort, Jérémie ! » Ma voix résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Il est 20h30, le dîner refroidit sur la table, et mon mari, encore une fois, rentre en retard du travail. Il pose à peine son sac, s’excuse d’un air las : « Je suis désolé, Christina, il y avait une urgence au cabinet… »
Je le coupe net. « Toujours une urgence ! Et moi alors ? Tu crois que je n’ai pas besoin de toi ? »
Il baisse les yeux. Je vois la fatigue sur son visage, mais je suis trop en colère pour m’en soucier. Depuis des mois, je me sens seule dans notre appartement du 15ème arrondissement. Je gère tout : les devoirs de Camille, les courses, les lessives. J’ai l’impression que Jérémie n’est plus qu’un fantôme qui traverse notre vie sans jamais vraiment s’arrêter.
Pourtant, ce n’était pas comme ça au début. Quand on s’est rencontrés à la fac de droit à Paris, il était attentionné, drôle, passionné. Il m’écrivait des petits mots, m’emmenait voir des expos, me surprenait avec des fleurs. Je croyais que ça durerait toujours. Mais la routine s’est installée, les responsabilités ont grandi, et moi… moi j’ai commencé à attendre plus. Toujours plus.
Je voulais qu’il devine mes besoins sans que j’aie à les exprimer. Qu’il rentre tôt, qu’il m’écoute sans jamais se plaindre, qu’il soit un père parfait et un amant passionné. Je voulais qu’il me prouve chaque jour qu’il m’aimait — comme dans les films ou les romans que je dévorais adolescente.
Un soir, alors que Camille dormait déjà, j’ai explosé : « Tu ne fais jamais rien pour moi ! Tu ne m’aimes plus ou quoi ? »
Jérémie a serré les poings. « Christina… tu ne vois pas tout ce que je fais ? Je travaille pour nous offrir une vie confortable, je m’occupe de Camille dès que je peux… Mais tu veux toujours plus. Rien n’est jamais assez. »
Ses mots m’ont blessée. J’ai claqué la porte de la chambre et pleuré toute la nuit. Mais le lendemain, j’ai recommencé : reproches, silences lourds, regards froids. Ma mère me disait souvent : « Il faut savoir se faire désirer, ma fille. Les hommes doivent prouver leur amour. » J’ai grandi avec cette idée que l’amour se mérite, se gagne à force de sacrifices et de preuves.
Les semaines ont passé. Jérémie s’est éloigné. Il passait plus de temps au travail, rentrait tard, évitait les discussions. Camille me demandait : « Pourquoi papa ne joue plus avec moi ? » Je n’avais pas de réponse.
Un dimanche matin, alors que je préparais le petit-déjeuner, Jérémie est entré dans la cuisine avec une valise à la main. « Je vais chez Paul quelques jours », a-t-il dit d’une voix blanche.
J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. « Tu me quittes ? »
Il a soupiré : « Je n’en peux plus, Christina. J’étouffe sous tes attentes. J’ai l’impression de ne jamais être assez bien pour toi… »
Je me suis effondrée sur la chaise. Tout ce que j’avais voulu — être aimée, rassurée — venait de s’effondrer comme un château de cartes.
Les jours suivants ont été un calvaire. Je tournais en rond dans l’appartement vide, relisant nos anciens messages, regardant nos photos de vacances en Bretagne avec nostalgie. J’ai compris peu à peu que j’avais mis Jérémie sur un piédestal impossible à atteindre. Que mes exigences avaient remplacé la tendresse et la complicité.
Ma sœur Sophie est venue me voir : « Tu sais, Christina… L’amour ce n’est pas une liste de choses à cocher. C’est accepter l’autre avec ses limites aussi. »
J’ai pleuré dans ses bras comme une enfant perdue.
Après deux semaines de silence, j’ai écrit à Jérémie :
— Je suis désolée pour tout ce que je t’ai imposé. J’ai compris trop tard que mes attentes t’ont éloigné de moi.
Il a répondu simplement :
— Moi aussi j’ai mes torts. Mais il faut qu’on apprenne à se parler sans se juger.
Nous avons commencé une thérapie de couple chez une psychologue du quartier. Les séances étaient douloureuses ; il fallait tout remettre à plat : nos peurs, nos blessures d’enfance, nos rêves déçus.
Un soir, en sortant du cabinet, Jérémie m’a pris la main timidement : « On peut essayer d’être moins durs l’un envers l’autre ? »
J’ai souri à travers mes larmes : « Oui… mais il faudra du temps. »
Aujourd’hui encore, rien n’est parfait entre nous. Mais j’ai compris une chose essentielle : personne ne nous doit le bonheur sur un plateau d’argent. L’amour se construit chaque jour avec patience et humilité.
Parfois je me demande : combien de couples se brisent parce qu’on attend trop ? Et vous, avez-vous déjà exigé l’impossible sans vous en rendre compte ?