Sans bras, mais pas sans espoir : Comment j’ai réappris à vivre pour mes enfants après l’accident
— Papa, tu peux m’aider à attacher mes lacets ?
Le silence a envahi la pièce. J’ai baissé les yeux vers Jules, mon cadet de six ans, qui me tendait ses baskets avec un sourire innocent. Mais mes bras… ils n’étaient plus là. Juste deux moignons bandés, encore douloureux, qui pendaient de chaque côté de mon corps. J’ai senti la colère monter, brûlante, incontrôlable. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
Tout a commencé il y a six mois, sur ce chantier à Nanterre. Je travaillais comme chef d’équipe sur un projet de rénovation. Une routine, pensais-je. Mais ce jour-là, une grue a lâché sa charge. Le bruit, le choc, puis le noir. Quand je me suis réveillé à l’hôpital Bichat, ma femme Claire était là, les yeux rougis. « Laurent… il y a eu des complications… » J’ai compris avant même qu’elle ne termine. J’ai hurlé, pleuré, supplié qu’on me rende mes bras. Mais rien n’y faisait.
Les premiers jours ont été un enfer. Je ne voulais voir personne. Même mes enfants — Jules, Camille et Léa — je refusais qu’ils me voient ainsi. Un père sans bras, ce n’est plus un père, pensais-je. Claire a insisté : « Ils ont besoin de toi, Laurent. » Mais moi aussi, j’avais besoin d’eux.
Un matin, Camille est entrée dans ma chambre sans frapper. Elle s’est assise sur le lit et m’a regardé droit dans les yeux :
— Tu vas mourir ?
— Non, ma puce… Je vais vivre. Mais différemment.
C’est là que j’ai compris que je n’avais pas le droit d’abandonner. Pour eux, je devais me battre.
La rééducation a été une torture. Apprendre à manger avec les pieds, à écrire avec la bouche… Les regards des autres dans le centre de rééducation à Boulogne étaient parfois pires que la douleur physique. Certains détournaient les yeux, d’autres chuchotaient : « Le pauvre… » Mais il y avait aussi des sourires sincères, des encouragements discrets.
Claire a tenu la maison à bout de bras — c’est le cas de le dire — jonglant entre son travail à la mairie et les enfants. Parfois, elle craquait :
— Je ne suis pas une machine !
Je voyais bien qu’elle s’épuisait. Un soir, elle a éclaté :
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu n’es plus le même !
J’ai voulu hurler que moi non plus je ne m’y retrouvais plus dans ce corps étranger. Mais j’ai gardé le silence. La nuit suivante, j’ai pleuré comme un enfant.
Les enfants ont grandi trop vite depuis l’accident. Léa, l’aînée de douze ans, s’est mise à préparer le petit-déjeuner pour tout le monde. Jules est devenu mon petit assistant : il m’aide à enfiler mon t-shirt avec une patience d’ange. Camille me raconte ses journées d’école en mimant tout avec ses mains — comme pour me rappeler ce que j’ai perdu… ou ce que je peux encore transmettre.
Un jour, l’école de Léa a organisé une réunion parents-profs. J’ai hésité à y aller. Peur du regard des autres parents, peur d’être jugé incapable d’élever mes enfants. Mais Léa m’a supplié :
— S’il te plaît papa, viens…
J’y suis allé. Les regards étaient là, bien sûr. Mais aussi des mots gentils :
— Vous êtes courageux, monsieur Dubois.
Courageux ? Je ne sais pas… Peut-être juste père.
Petit à petit, j’ai appris à demander de l’aide — chose impensable avant l’accident. Les voisins se sont organisés pour nous apporter des plats cuisinés. Mon frère Mathieu vient chaque samedi pour bricoler ce que je ne peux plus faire. La solidarité existe encore en France, même si parfois elle se cache derrière la pudeur.
Mais tout n’est pas rose. Il y a les démarches administratives interminables pour la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), les rendez-vous médicaux qui s’enchaînent, les regards gênés dans la rue ou au supermarché quand je tente maladroitement de prendre un paquet avec mes dents.
Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres et que les enfants dormaient enfin, Claire s’est assise près de moi sur le canapé.
— Tu sais… Je t’aime toujours.
J’ai fondu en larmes dans ses bras — ou plutôt contre son épaule — réalisant que malgré tout ce que j’avais perdu, l’essentiel était là : l’amour de ma famille.
Aujourd’hui encore, chaque matin est un combat. Mais je suis vivant. Je peux encore raconter des histoires à mes enfants le soir, les consoler quand ils ont peur du noir ou des monstres sous le lit. Je peux encore leur montrer qu’on peut tomber très bas et se relever.
Alors oui, je suis un père sans bras. Mais je suis toujours leur père.
Est-ce que vous auriez eu la force de continuer ? Ou bien auriez-vous baissé les bras — si je puis dire ?