« Il refuse de m’épouser alors que j’attends son enfant : sa mère le soutient, mais son père bouleverse tout »
« Tu veux vraiment qu’on en parle maintenant, Camille ? » La voix de Vincent résonne dans la cuisine, sèche, presque étrangère. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Mon ventre commence à s’arrondir, et chaque matin, je me réveille avec la même angoisse : pourquoi refuse-t-il de m’épouser ?
« Je ne comprends pas, Vincent. On va avoir un enfant… Tu ne veux pas qu’on soit une famille ? »
Il détourne le regard, fixe la fenêtre où la pluie s’écrase sur les carreaux. « Ce n’est pas le moment. Je ne suis pas prêt. Et puis, tu sais ce que maman en pense… »
Voilà. Toujours cette même phrase. Sa mère, Madame Lefèvre, qui a toujours eu une emprise sur lui. Depuis que je fréquente Vincent, elle me regarde comme une étrangère, une intruse dans leur vie bourgeoise de la banlieue lyonnaise. Elle n’a jamais caché qu’elle rêvait d’une autre belle-fille, plus « convenable », plus « de leur monde ».
Je me souviens encore du dimanche où tout a basculé. Nous étions invités chez ses parents pour déjeuner. La table était dressée avec une perfection glaciale, les couverts alignés comme à l’armée. À peine assise, Madame Lefèvre a lancé d’un ton tranchant : « Alors Camille, vous comptez élever cet enfant seule ou Vincent va-t-il enfin se décider à grandir ? »
J’ai senti le rouge me monter aux joues. Vincent n’a rien dit. Son père, Monsieur Lefèvre, d’habitude si discret derrière ses journaux et ses silences, a levé les yeux vers moi. Un regard lourd de tristesse et de compréhension.
Après le repas, il m’a rejointe dans le jardin. « Vous savez, Camille… J’ai fait la même erreur que Vincent autrefois. J’ai laissé ma femme décider pour moi. J’ai perdu des années à ne pas écouter mon cœur. Ne le laissez pas faire la même bêtise. »
Ses mots m’ont bouleversée. Pour la première fois, je sentais un allié dans cette famille qui me rejetait.
Mais rien n’a changé chez Vincent. Les jours ont passé, puis les semaines. Je me suis retrouvée seule à préparer la chambre du bébé, à choisir les couleurs des murs sans lui. Parfois, il rentrait tard du travail et s’enfermait dans le salon avec sa mère au téléphone.
Un soir, alors que je pliais des petits bodies sur le lit, il est entré sans frapper.
« Camille… Je crois qu’il vaut mieux qu’on fasse une pause. Je ne veux pas te faire de mal, mais je ne peux pas vivre sous cette pression… »
J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. « Tu veux dire… que tu me laisses ? Maintenant ? Alors que je porte ton enfant ? »
Il a baissé la tête. « Je suis désolé… Maman pense aussi que c’est mieux ainsi pour l’instant. Elle dit que tu es trop émotive, que tu dramatises tout… »
J’ai éclaté en sanglots. Je me suis sentie trahie par lui, par cette femme qui décidait de ma vie sans même me connaître.
Le lendemain matin, alors que je pensais sombrer pour de bon, Monsieur Lefèvre a frappé à ma porte. Il avait l’air fatigué, mais déterminé.
« Camille, il faut qu’on parle tous les trois. Je ne peux plus regarder mon fils fuir ses responsabilités. Ce n’est pas ce que j’ai voulu pour lui… ni pour vous. »
Il a appelé Vincent et l’a obligé à venir s’asseoir face à moi dans le salon.
« Vincent, regarde-moi dans les yeux et dis-moi ce que tu veux vraiment. Pas ce que ta mère attend de toi. Ce que TOI tu veux ! »
Vincent a hésité longtemps. J’ai vu ses mains trembler sur ses genoux.
« Je… Je ne sais pas… J’ai peur de tout gâcher… J’ai peur de ne pas être à la hauteur… Maman dit que Camille mérite mieux qu’un homme perdu comme moi… »
Son père a posé une main ferme sur son épaule : « Arrête d’écouter ta mère ! Tu es adulte maintenant. Tu vas être père ! Assume ! Si tu l’aimes encore, bats-toi pour elle et pour cet enfant ! Sinon… alors dis-le franchement et laisse-la construire sa vie sans toi ! »
Un silence lourd est tombé dans la pièce. J’avais envie de hurler, de pleurer, mais je suis restée droite.
Finalement, Vincent a murmuré : « Je t’aime Camille… Mais je ne sais pas comment faire… Je n’ai jamais su dire non à maman… »
J’ai pris une grande inspiration : « Alors il va falloir apprendre. Parce que moi, je ne peux plus vivre dans cette attente et cette peur. Notre enfant mérite mieux que ça… »
Monsieur Lefèvre s’est levé : « Je vous laisse discuter. Mais sachez que je serai là pour vous deux… quoi que vous décidiez. »
Après son départ, Vincent et moi sommes restés longtemps sans parler. Puis il a pris ma main.
« Je vais essayer… Pour toi. Pour notre bébé. Mais il faudra du temps… Et peut-être qu’on ne se mariera jamais si ce n’est pas ce que je ressens vraiment… Mais je veux être là pour vous deux. Je te le promets. »
Ce soir-là, j’ai compris que l’amour ne suffit pas toujours à réparer les blessures familiales ou à combler les peurs héritées de l’enfance. Mais j’ai aussi compris qu’il fallait parfois tout perdre – ou croire qu’on va tout perdre – pour enfin se retrouver soi-même.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui n’ose pas s’affirmer face à sa famille ? Est-ce qu’un enfant peut suffire à souder un couple qui vacille ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?