Pourquoi ai-je accepté d’être « l’autre » ? L’histoire de Camille, brisée par un amour interdit à Lyon

« Tu ne comprends donc pas, Camille ? Je ne peux pas tout quitter pour toi. »

La voix d’Antoine résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je suis assise sur le rebord de la fenêtre de mon petit appartement à la Croix-Rousse. Il pleut sur Lyon ce soir-là, et chaque goutte qui frappe la vitre semble marteler mon cœur brisé. Je serre mon téléphone dans la main, relisant pour la centième fois ce dernier message qu’il m’a envoyé. C’est fini.

Je m’appelle Camille, j’ai trente-deux ans, et je n’aurais jamais cru écrire ces mots : j’ai été « l’autre femme ». La maîtresse. Celle qu’on cache, celle à qui on ment, celle qui attend dans l’ombre. Jamais je n’aurais pensé tomber amoureuse d’un homme marié. Mais la vie, parfois, se plaît à nous piéger là où l’on s’y attend le moins.

Tout a commencé il y a un an, lors d’un vernissage dans une petite galerie du Vieux Lyon. J’étais venue seule, comme souvent, pour fuir la solitude de mes soirées. Antoine était là, élégant, charismatique, le genre d’homme dont le sourire vous fait tout oublier. Il m’a abordée près d’une toile abstraite, et très vite, la conversation a glissé vers des confidences intimes. Il m’a parlé de ses rêves d’artiste contrariés par la réalité de son métier d’avocat, de ses frustrations, de sa passion pour la littérature française. Je me suis sentie comprise, vue.

Ce n’est qu’après plusieurs rendez-vous qu’il m’a avoué être marié. « Mais tu sais, mon couple est mort depuis longtemps… On ne fait que cohabiter pour les enfants. » J’ai voulu le croire. J’avais envie de croire que notre histoire était différente, que j’étais celle qui lui redonnerait goût à la vie. J’ai fermé les yeux sur les signaux d’alarme : les messages envoyés tard le soir, les week-ends où il disparaissait sans prévenir, les promesses jamais tenues.

Ma mère m’a vue changer. « Camille, tu es pâle, tu ne manges plus… Qu’est-ce qui t’arrive ? » Je lui ai menti. J’ai menti à mes amis aussi. À chaque fois qu’ils me demandaient pourquoi je refusais leurs invitations ou pourquoi je semblais si absente, j’inventais des excuses. La honte me rongeait.

Un soir, alors que je l’attendais dans un café du 6ème arrondissement – encore une fois en retard –, j’ai surpris une conversation entre deux femmes à la table voisine.

— Tu sais ce que je ne comprends pas ? Comment une femme peut accepter d’être la deuxième…
— Peut-être qu’elle croit vraiment qu’il va quitter sa femme…

Leurs mots m’ont transpercée. J’étais cette femme-là. Celle qui attend des miettes d’amour.

Antoine venait chez moi en cachette. Il disait que sa femme ne comprenait plus rien à sa vie, qu’il restait pour ses deux filles, Manon et Juliette. Parfois il pleurait dans mes bras, parfois il riait comme un enfant. Et moi, j’alternais entre l’espoir et le désespoir.

Un dimanche matin, alors que nous étions enlacés dans mon lit, il a reçu un appel. Il s’est levé précipitamment.

— C’est ma fille… Je dois rentrer.

Il a claqué la porte sans un mot de plus. Ce jour-là, j’ai compris que je ne serais jamais sa priorité.

Les mois ont passé. J’ai commencé à perdre pied au travail – je suis graphiste freelance – incapable de me concentrer sur mes projets. Mon patron m’a convoquée :

— Camille, tu fais du bon boulot d’habitude… Mais là, tu n’es plus toi-même.

J’ai fondu en larmes devant lui. J’avais honte de ce que j’étais devenue.

Un soir de décembre, alors que Lyon s’illuminait pour la Fête des Lumières et que les rues étaient pleines de couples main dans la main, j’ai craqué. J’ai appelé Antoine en pleurs.

— Dis-moi que tu vas quitter ta femme. Dis-le-moi maintenant ou je pars.
— Camille… Je t’aime mais je ne peux pas tout détruire pour toi. Tu comprends ça ?

Non, je ne comprenais pas. Ou plutôt si : j’avais compris depuis longtemps mais je refusais de l’admettre.

J’ai coupé les ponts ce soir-là. Les semaines suivantes ont été un enfer. Je n’arrivais plus à sortir du lit. Ma mère est venue chez moi un matin et m’a trouvée en larmes.

— Ma chérie… Tu vaux mieux que ça.

Elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré comme une enfant perdue.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser Antoine dans les rues de Lyon. Il baisse les yeux ou me lance un sourire triste. Parfois je rêve de lui écrire une lettre pour lui dire tout ce que j’ai sur le cœur : la colère, la tristesse, mais aussi l’amour que je ressens encore malgré tout.

Je me demande souvent comment on en arrive là. Pourquoi accepte-t-on si peu quand on mérite tant ? Est-ce la peur de la solitude qui nous pousse à nous contenter d’un amour à moitié caché ? Ou bien est-ce l’illusion que l’on peut sauver quelqu’un qui ne veut pas être sauvé ?

Je partage mon histoire aujourd’hui parce que je sais que je ne suis pas la seule à avoir vécu cela. Peut-être que toi aussi tu as été « l’autre », ou peut-être que tu as été celle ou celui qui a trompé…

Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans se perdre soi-même ? Et vous… avez-vous déjà été confrontés à ce genre de choix impossible ?