J’ai déménagé ma mère à Paris pour m’aider avec les enfants… mais elle avait d’autres projets

« Tu peux aller chercher Paul à la sortie de l’école, maman ? »

Ma voix tremble un peu, je le sens. Je suis fatiguée, débordée, et j’ai besoin d’aide. Ma mère, Françoise, relève la tête de son bol de café, lève un sourcil et me répond : « Pas ce mercredi, j’ai yoga. »

Un silence s’installe dans la cuisine. Le bruit de la rue parisienne filtre à travers la fenêtre entrouverte. Je reste figée, la main sur la porte du frigo. Yoga ? Depuis quand ma mère fait-elle du yoga ?

Je me rappelle encore le jour où je l’ai convaincue de quitter son village de l’Yonne pour venir s’installer chez nous à Paris. « Tu verras, maman, tu ne seras plus seule. Et puis, tu pourras profiter des petits-enfants ! » Elle avait accepté, un peu à contrecœur, mais je croyais vraiment que c’était la meilleure solution pour tout le monde.

Mais voilà : trois mois plus tard, rien ne se passe comme prévu. Ma mère n’est pas la grand-mère dévouée que j’imaginais. Elle sort, elle a des amis, elle prend des cours de peinture et maintenant… du yoga !

« Tu sais, Camille, je ne suis pas venue ici pour être nounou à plein temps », me lance-t-elle un soir alors que je rentre du travail, lessivée. Les enfants crient dans le salon, mon mari Thomas n’est pas encore rentré. Je sens la colère monter : « Mais enfin maman, tu savais pourquoi tu venais ! J’ai besoin de toi ! »

Elle soupire et détourne les yeux. « J’ai donné toute ma vie pour toi et ton frère. J’ai envie de penser un peu à moi maintenant. »

Je claque la porte de ma chambre. Les larmes me montent aux yeux. Est-ce que je suis égoïste ? Ou est-ce elle qui l’est ?

Les jours passent et la tension s’installe. Je surveille ses allées et venues comme une adolescente jalouse. Un samedi matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, elle entre dans la cuisine en chantonnant.

« Tu as l’air de bonne humeur », je lance d’un ton sec.

Elle me regarde droit dans les yeux : « Camille, il faut qu’on parle. »

Je m’assois en face d’elle, le cœur battant.

« Je t’aime, tu sais. Mais je ne peux pas vivre ta vie à ta place. J’ai sacrifié beaucoup de choses pour vous élever, toi et ton frère. Maintenant que je suis ici, j’ai envie de découvrir autre chose. Paris est une ville magnifique ! J’ai rencontré des gens formidables au yoga… »

Je l’interromps : « Mais tu avais promis de m’aider ! »

Elle pose sa main sur la mienne : « Je t’aide, Camille. Mais je ne peux pas tout faire. Tu dois apprendre à demander de l’aide ailleurs aussi. »

Je me sens trahie. J’avais imaginé une complicité retrouvée, des goûters partagés avec les enfants, des après-midis au parc… Au lieu de ça, j’ai une mère qui veut vivre sa vie.

Le soir même, Thomas rentre plus tôt que d’habitude. Je craque : « Ta belle-mère préfère faire du yoga plutôt que de garder les enfants ! » Il me regarde avec douceur : « Camille, ta mère a le droit d’exister aussi… »

Je m’effondre en larmes.

Les semaines suivantes sont tendues. Ma mère continue ses activités ; moi, j’essaie tant bien que mal de jongler entre le travail, les enfants et la maison. Un jour, Paul tombe malade à l’école ; impossible de quitter mon bureau. J’appelle ma mère en panique.

« Je suis là dans dix minutes », répond-elle sans hésiter.

Quand je rentre le soir, elle est assise sur le canapé avec Paul endormi contre elle. Elle me sourit : « Tu vois ? Je suis là quand il faut vraiment. Mais il faut que tu comprennes que j’ai besoin d’air aussi. »

Petit à petit, j’accepte l’idée que ma mère n’est plus seulement « ma maman », mais une femme avec ses propres envies et ses propres rêves. On apprend à se parler autrement ; parfois on se dispute encore, mais on rit aussi beaucoup plus qu’avant.

Un dimanche après-midi, alors qu’on se promène toutes les deux sur les quais de Seine pendant que Thomas garde les enfants, elle me confie : « Tu sais Camille… Je n’aurais jamais osé faire tout ça si je n’étais pas venue ici. Merci de m’avoir poussée à changer de vie… même si ce n’est pas comme tu l’avais imaginé. »

Je souris tristement : « Moi non plus je n’aurais jamais cru devoir apprendre à te partager… »

Aujourd’hui encore, il y a des jours où je lui en veux un peu ; d’autres où je suis fière d’elle. Mais surtout, j’ai compris qu’on ne peut pas enfermer ceux qu’on aime dans nos propres attentes.

Est-ce que j’ai eu tort de vouloir garder ma mère près de moi ? Ou bien est-ce normal qu’elle veuille enfin penser à elle ? Vous feriez quoi à ma place ?