Mon mari refuse d’accueillir ma mère malade chez nous : mon cœur est déchiré…

— Tu dois lui trouver un appartement, Claire. Je n’en peux plus, c’est invivable !

La voix de Thomas résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couperet. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, incapable de répondre. Ma mère, assise dans le salon, tousse doucement. Depuis qu’elle est tombée malade, tout a changé. Elle a quitté son petit appartement à Saint-Étienne pour venir vivre chez nous à Lyon. Je croyais que c’était la seule solution. Mais je me trompais.

Je me souviens du jour où elle est arrivée, fragile, amaigrie, les yeux brillants de fièvre. J’ai couru vers elle, l’ai serrée dans mes bras. Thomas a souri, un peu crispé, mais il a aidé à porter ses valises. Au début, il faisait des efforts : il lui préparait son thé préféré, lui proposait de regarder « Questions pour un champion » ensemble. Mais très vite, la fatigue s’est installée. Les nuits blanches à cause de sa toux, les rendez-vous médicaux à organiser, les médicaments à donner…

Un soir, alors que je rentrais tard du travail à l’hôpital, Thomas m’attendait dans le couloir. Il avait ce regard fermé que je lui connais trop bien.

— Claire, on ne peut pas continuer comme ça. Je n’ai plus d’intimité, plus de place pour moi. C’est chez nous ici, pas chez elle.

J’ai senti la colère monter en moi.

— Tu sais très bien qu’elle n’a nulle part où aller ! Elle est malade, Thomas !

Il a haussé les épaules.

— Il y a des appartements adaptés, des aides sociales… On ne peut pas sacrifier notre couple pour ta mère.

Depuis ce soir-là, tout est devenu pesant. Les repas sont silencieux. Ma mère sent bien qu’elle dérange. Elle s’excuse sans cesse :

— Ma chérie, je pourrais aller ailleurs si tu veux… Je ne veux pas être un poids.

Je la rassure comme je peux, mais au fond de moi je me sens coupable. Coupable envers elle, qui m’a élevée seule après le départ de mon père. Coupable envers Thomas, qui n’a rien demandé à personne et voit sa vie bouleversée.

Les amis me disent :

— Tu dois penser à toi aussi !

Mais comment choisir ? Comment abandonner ma mère alors qu’elle a tant sacrifié pour moi ?

Un matin, alors que j’aide maman à s’habiller, elle me regarde avec ses grands yeux fatigués.

— Claire… Tu sais, j’ai vu une annonce pour un studio pas loin d’ici. Peut-être que…

Je sens ma gorge se serrer.

— Non maman ! Tu es chez toi ici.

Mais je mens. Je sens bien que je ne maîtrise plus rien. Thomas me parle à peine. Il sort de plus en plus souvent voir ses amis ou faire du sport. Parfois je l’entends soupirer dans la salle de bains.

Un dimanche midi, alors que je sers le poulet rôti, Thomas explose :

— Je ne veux plus vivre comme ça ! Soit tu trouves une solution pour ta mère, soit…

Il ne finit pas sa phrase. Ma mère baisse la tête. Je sens les larmes monter.

Après le repas, je m’enferme dans la chambre et j’appelle ma cousine Sophie.

— Tu fais ce que tu peux, Claire. Mais tu ne peux pas tout porter sur tes épaules…

Je raccroche en pleurant. J’ai l’impression d’être une mauvaise fille et une mauvaise épouse à la fois.

Le lendemain, je prends rendez-vous avec une assistante sociale de la mairie du 7e arrondissement. Elle m’écoute longuement.

— Vous savez, beaucoup de familles traversent ça… Il existe des aides pour le maintien à domicile ou des logements adaptés avec assistance.

Mais rien n’efface la culpabilité qui me ronge.

Le soir même, Thomas me dit :

— J’ai visité un appartement ce matin. Il est lumineux et proche d’ici. On pourrait y installer ta mère…

Je le regarde avec colère et tristesse mêlées.

— Tu veux te débarrasser d’elle ?

Il soupire.

— Non Claire… Mais je veux qu’on retrouve notre vie à deux. J’ai l’impression d’être un étranger chez moi.

Je passe la nuit à tourner en rond dans le salon. Maman dort mal, elle tousse encore. J’écoute sa respiration fragile derrière la porte.

Le lendemain matin, je lui parle doucement :

— Maman… Est-ce que tu voudrais visiter cet appartement ?

Elle sourit faiblement.

— Si ça peut t’aider à être heureuse avec Thomas… Oui.

Je sens mon cœur se briser. J’ai l’impression de trahir celle qui m’a tout donné.

Quelques jours plus tard, nous visitons le studio ensemble. Il est petit mais propre, avec une grande fenêtre sur une cour fleurie. Maman s’assoit sur le lit et regarde autour d’elle en silence.

— C’est joli ici…

Je retiens mes larmes.

Le soir venu, Thomas me prend la main.

— Merci Claire… On va s’en sortir tous les deux.

Mais au fond de moi, je me demande : est-ce vraiment ça « s’en sortir » ? Est-ce que je ne suis pas en train d’abandonner ma mère pour sauver mon couple ? Est-ce qu’on peut vraiment être heureux quand on fait souffrir ceux qu’on aime ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment choisir entre sa mère et son mari sans se perdre soi-même ?