J’ai tout sacrifié pour offrir un foyer à ma fille… Aujourd’hui, son mari veut le vendre

« Tu ne comprends pas, maman, c’est notre vie maintenant ! »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, tremblante d’émotion, presque étrangère. Je suis assise sur le vieux canapé du salon, celui que j’ai choisi un dimanche pluvieux chez Conforama, il y a des années. La lumière du soir glisse sur les murs que j’ai repeints moi-même, couche après couche, pour effacer les traces du passé et offrir à ma fille un avenir neuf. Et maintenant, tout cela pourrait disparaître d’un simple trait de plume.

Je me souviens de ce matin-là, il y a vingt-trois ans. Camille n’avait que cinq ans, ses petites mains accrochées à mon manteau alors que je l’emmenais à l’école. Son père venait de nous quitter. J’ai promis ce jour-là de ne jamais la laisser manquer de rien. J’ai pris un deuxième emploi comme caissière à l’Intermarché du coin, puis des ménages chez Madame Lefèvre, la voisine du dessus. Chaque euro économisé était une pierre de plus à l’édifice de son futur.

Quand j’ai enfin pu acheter ce petit pavillon à la sortie de Tours, j’ai cru toucher le ciel. Il était délabré, mais je voyais déjà Camille courir dans le jardin, rire sous les pommiers. J’ai poncé les parquets, refait la cuisine avec l’aide de mon frère Jean, repeint la chambre de Camille en rose pâle parce qu’elle disait que c’était la couleur des princesses. J’ai choisi chaque meuble avec soin : la table ronde pour les repas du dimanche, le buffet ancien chiné aux puces de Monts.

Les années ont passé. Camille a grandi, est partie faire ses études à Nantes. Je lui ai toujours dit : « Cette maison sera la tienne, quoi qu’il arrive. » Quand elle a rencontré Thomas, je l’ai accueilli à bras ouverts. Il avait l’air gentil, un peu réservé mais attentionné avec elle. Ils se sont mariés dans le jardin, sous le grand cerisier. J’étais fière, émue… et soulagée de voir ma fille heureuse.

Il y a deux ans, j’ai décidé de leur donner la maison. Je voulais qu’ils aient un vrai départ dans la vie, sans dettes ni soucis. J’ai déménagé dans un petit appartement en ville. J’ai tout laissé : les meubles, la vaisselle, même les rideaux cousus main. « C’est chez vous maintenant », ai-je dit en leur remettant les clés.

Mais aujourd’hui, tout s’effondre.

C’est Thomas qui a lancé l’idée : « On pourrait vendre la maison et acheter un appartement plus moderne en centre-ville… Ce serait plus pratique pour nous deux. »

Camille n’a rien dit au début. Elle m’a évité pendant des semaines. Puis elle est venue me voir, les yeux rouges : « Maman… Thomas a raison. On a besoin d’un nouveau départ. »

Un nouveau départ ? Et tous mes sacrifices ? Les nuits blanches à compter les centimes ? Les heures passées à récurer les sols pour payer une nouvelle fenêtre ? Je sens une colère sourde monter en moi.

« Tu veux vendre la maison ? Celle que j’ai construite pour toi ? »

Camille baisse les yeux. « Ce n’est qu’une maison… »

Je me lève brusquement. « Non ! Ce n’est pas qu’une maison ! C’est toute ma vie ! »

Thomas intervient : « On comprend ce que ça représente pour vous, mais on doit penser à notre avenir… »

Je le regarde droit dans les yeux. « Et mon avenir à moi ? Vous y pensez ? »

Le silence s’installe. Je sens que je perds pied. Tout ce que j’ai fait n’a-t-il servi à rien ?

Les semaines passent. Camille ne m’appelle plus aussi souvent. Je sens une distance s’installer entre nous. Je croise Madame Lefèvre dans l’ascenseur : « Alors, ils vont vraiment vendre ? C’est triste… »

Je me surprends à pleurer en rangeant une vieille photo de Camille enfant devant la maison. Je me demande si j’ai eu tort de tout donner si vite, sans poser de conditions.

Un soir, Jean vient me voir : « Tu sais, on ne peut pas retenir les enfants… Mais tu as le droit d’être triste et en colère. »

Je repense à ma propre mère qui disait toujours : « On élève nos enfants pour qu’ils volent de leurs propres ailes… mais on espère qu’ils n’oublient pas d’où ils viennent. »

Je décide d’inviter Camille à dîner. Autour d’un gratin dauphinois comme autrefois, je lui parle à cœur ouvert.

« Tu sais, cette maison… ce n’est pas juste des briques et du ciment pour moi. C’est tout l’amour que j’ai pu te donner quand je n’avais rien d’autre à offrir. Si tu dois la vendre… promets-moi au moins de ne jamais oublier ce qu’elle représente. »

Camille pleure dans mes bras. « Je suis désolée, maman… Je ne voulais pas te blesser. »

La décision n’est pas prise. Peut-être vendront-ils la maison. Peut-être pas. Mais quelque chose s’est brisé en moi : la certitude que l’amour maternel suffit toujours à protéger ce qu’on aime.

Je regarde par la fenêtre mon reflet dans la nuit et je me demande :

Est-ce que j’ai eu tort de tout sacrifier pour ma fille ? Peut-on vraiment transmettre l’importance d’un foyer quand le monde change si vite ?