Mariée depuis 10 ans : suis-je devenue la bonne de ma propre famille ?
— Tu pourrais au moins débarrasser la table, Paul !
Ma voix a claqué dans la cuisine, plus fort que je ne l’aurais voulu. Paul a levé les yeux de son téléphone, l’air surpris, presque vexé. Les enfants, Lucie et Antoine, se sont figés un instant avant de filer dans leurs chambres, comme s’ils sentaient que la tempête allait éclater.
Dix ans. Dix ans que je suis mariée à Paul. Dix ans à jongler entre mon travail à mi-temps à la médiathèque municipale, les devoirs des enfants, les lessives, les repas, les rendez-vous chez le médecin, les anniversaires à organiser… et tout ce qui fait le quotidien d’une famille française ordinaire. Dix ans à essayer d’être la femme parfaite, la mère idéale, la maîtresse de maison irréprochable. Dix ans à m’effacer derrière les besoins des autres.
Mais ce soir-là, alors que je ramassais les assiettes sales pendant que Paul scrollait sur son portable, j’ai senti une colère sourde monter en moi. Une colère mêlée de tristesse et d’épuisement. Je n’étais plus Claire, la femme pétillante qui aimait danser sous la pluie et rêvait d’écrire un roman. J’étais devenue… la bonne de la maison.
— Tu exagères, Claire. Je travaille toute la journée, moi !
Sa phrase m’a coupée net. Comme si mon travail n’était rien. Comme si mes journées n’étaient qu’une succession de tâches insignifiantes. J’ai eu envie de hurler : « Et moi alors ? Qui s’occupe de tout ici ? » Mais j’ai ravagé la cuisine en silence, les larmes aux yeux.
Le lendemain matin, en déposant Lucie à l’école primaire du quartier, j’ai croisé Sophie, une maman que j’apprécie beaucoup. Elle m’a trouvée pâle et fatiguée.
— Tu vas bien ?
J’ai haussé les épaules. Je n’avais pas envie de mentir.
— Je me sens… transparente. J’ai l’impression d’être juste utile, pas aimée.
Sophie a soupiré :
— Tu sais, tu n’es pas la seule. On est beaucoup à se sentir comme ça. On donne tout pour nos familles et parfois… on s’oublie.
Ses mots m’ont réconfortée autant qu’ils m’ont bouleversée. Était-ce donc ça, être une femme mariée en France aujourd’hui ? S’effacer derrière le bonheur des autres ?
Le soir même, j’ai tenté d’en parler à Paul.
— Tu sais, j’aimerais qu’on partage un peu plus les tâches à la maison. J’ai besoin de souffler aussi…
Il a haussé les épaules :
— Mais tu fais ça tellement mieux que moi ! Et puis, tu as plus de temps…
J’ai eu envie de tout casser. Plus de temps ? Entre mon boulot, les enfants et la maison ? Il ne voyait donc rien ?
Les jours ont passé. J’ai essayé d’impliquer Lucie et Antoine dans les tâches ménagères. Mais ils râlaient :
— Mais maman, c’est toi qui fais toujours !
Et Paul ne disait rien. Il trouvait ça normal.
Un dimanche matin, alors que je préparais le petit-déjeuner pendant que tout le monde dormait encore, j’ai craqué. J’ai posé la cafetière sur la table et je me suis assise dans le silence de la cuisine. J’ai pensé à ma mère, qui s’est sacrifiée toute sa vie pour nous. À ma grand-mère aussi. Était-ce une fatalité ?
J’ai pris mon carnet et j’ai écrit : « Je veux exister autrement qu’à travers le service rendu aux autres. »
Ce jour-là, j’ai décidé de changer les choses.
J’ai commencé par refuser certaines tâches. J’ai laissé traîner le linge sale deux jours de suite. J’ai annoncé que le dîner serait en mode “chacun se débrouille”. Paul a râlé au début :
— C’est quoi ce bazar ? On n’a plus rien à se mettre !
— Eh bien, tu peux lancer une machine…
Il a boudé toute la soirée.
Mais petit à petit, quelque chose a changé. Les enfants ont appris à mettre la table. Paul a fini par comprendre que je n’étais pas un robot programmé pour leur faciliter la vie.
Un soir, il est venu me voir alors que je lisais dans le salon.
— Je ne me rendais pas compte… Tu fais tellement pour nous.
J’ai pleuré dans ses bras. Pas seulement de soulagement, mais aussi parce que j’avais peur que tout recommence comme avant.
Depuis ce jour-là, rien n’est parfait. Il y a encore des disputes, des oublis, des rechutes dans les vieilles habitudes. Mais j’ose dire quand ça ne va pas. J’ose demander de l’aide.
Parfois je me demande : combien sommes-nous en France à vivre cette invisibilité au sein même de notre foyer ? Combien de femmes s’oublient chaque jour pour faire tourner la maison ? Est-ce cela que nous voulons transmettre à nos filles ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible chez vous ? Comment avez-vous réussi à faire changer les choses ?