Pourquoi suis-je triste, même si j’étais l’autre : L’histoire de Camille, l’amante invisible à Lyon

« Tu ne comprends pas, Camille, je ne peux pas tout quitter comme ça ! » La voix de Julien résonne encore dans ma tête, tranchante, désespérée. Nous sommes dans ma petite cuisine à Croix-Rousse, la pluie frappe les vitres et le café refroidit entre nous. Je serre la tasse si fort que mes jointures blanchissent. Je voudrais crier, pleurer, mais je me retiens. Je suis fatiguée de ces disputes à voix basse, de ces rendez-vous volés, de cette vie dans l’ombre.

Je m’appelle Camille. J’ai trente-trois ans et je vis à Lyon depuis toujours. Je travaille comme graphiste dans une petite agence du 7e arrondissement. J’aime mon quartier, ses marchés, ses brasseries où l’on refait le monde entre amis. Mais depuis deux ans, tout a changé. Depuis que Julien est entré dans ma vie.

Julien, c’est le collègue drôle et brillant qui m’a fait rire lors d’une soirée d’agence. Il portait une chemise bleu nuit et parlait avec passion de cinéma français. Il était marié, père de deux enfants. Je le savais. Mais il y avait ce regard, cette complicité immédiate. Au début, ce n’était rien : des déjeuners, des messages tardifs, des confidences sur nos rêves et nos peurs. Puis un soir, il m’a embrassée sous la pluie, place Bellecour. J’ai senti mon cœur exploser.

Je n’avais jamais pensé devenir « l’autre ». J’ai grandi dans une famille où la fidélité était sacrée. Mes parents, Marie et Gérard, sont ensemble depuis quarante ans. Ma sœur aînée, Sophie, vient d’avoir son deuxième enfant avec son mari Thomas. Chez nous, on ne parle pas d’adultère. On le juge en silence.

Au début, j’ai cru que notre histoire serait différente. Julien me disait qu’il n’aimait plus sa femme, qu’il restait pour les enfants. Il me promettait qu’un jour il partirait. J’y ai cru. Je me suis accrochée à chaque mot doux, à chaque nuit volée dans mon appartement trop petit. Mais les semaines sont devenues des mois, puis des années.

J’ai appris à vivre dans l’attente : attendre un message, un appel, un week-end où il pourrait s’échapper. Les fêtes étaient les pires moments. Noël seule devant un film, mon anniversaire fêté en cachette un mardi soir. Je mentais à mes amis : « Non, je n’ai personne en ce moment », « Oui, je suis heureuse ». Je mentais à ma famille : « Je travaille trop », « Je n’ai pas encore trouvé le bon ».

Un soir d’automne, ma mère m’a appelée :
— Camille, tu as l’air fatiguée… Tu ne veux pas venir dîner dimanche ?
J’ai failli tout lui dire. Mais j’ai avalé mes larmes et répondu :
— Oui maman, je viendrai.

Julien m’a rejointe plus tard ce soir-là. Il avait l’air épuisé.
— Ma femme commence à se douter de quelque chose… Je dois être prudent.
J’ai senti la colère monter.
— Et moi alors ? Tu penses à moi ? Tu crois que c’est facile d’être invisible ?
Il a baissé les yeux.
— Je t’aime Camille… Mais je ne peux pas tout perdre.

C’est là que j’ai compris : je n’étais qu’un refuge pour lui. Un souffle d’air dans sa vie trop étroite. Mais moi ? Moi j’étouffais.

Les mois ont passé. J’ai essayé de mettre fin à cette histoire plusieurs fois. Mais il revenait toujours avec ses mots tendres et ses promesses vides. Mes amis s’éloignaient ; ils sentaient mon malaise sans comprendre la cause. Ma sœur m’a prise à part un soir :
— Camille… Tu sais que tu peux tout me dire ?
J’ai détourné le regard.

Un matin de janvier, j’ai croisé Julien dans la rue Victor Hugo avec sa femme et ses enfants. Il m’a lancé un sourire gêné et a continué son chemin sans s’arrêter. J’ai senti mon cœur se briser pour de bon.

Ce soir-là, j’ai écrit une lettre à Julien :
« Je t’aime mais je ne peux plus vivre dans l’ombre de ta vie. Je mérite d’être aimée au grand jour. Ne me recontacte plus. »

J’ai pleuré toute la nuit. Le lendemain, j’ai appelé ma sœur et tout avoué. Elle m’a serrée fort contre elle.
— Tu n’es pas coupable Camille… Tu as juste aimé quelqu’un qui ne pouvait pas t’aimer comme tu le méritais.

Aujourd’hui, je réapprends à vivre seule. À me regarder dans le miroir sans honte ni regrets. Parfois la solitude me pèse encore ; parfois je repense à Julien avec tendresse ou colère. Mais je sais que j’avance.

Est-ce que j’aurais dû tout arrêter plus tôt ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui appartient déjà à une autre vie ? Et vous… avez-vous déjà été « l’autre » ou aimé quelqu’un en secret ?