Quand mes parents ont voulu s’installer chez nous : comment j’ai perdu pied entre deux familles

— Tu ne peux pas comprendre, Antoine ! Tu ne sais pas ce que c’est d’être seule toute la journée avec un bébé qui pleure !

Ma voix tremblait, je sentais les larmes monter. Antoine, mon mari, me regardait, désemparé, debout dans la cuisine. La petite Zoé hurlait dans sa chambre. J’avais passé la nuit à marcher, à bercer, à supplier le sommeil de venir. Mais rien. Ce matin-là, j’étais à bout.

J’ai appelé ma mère. Elle est arrivée en courant, essoufflée, les bras chargés de petits plats et de conseils. Elle a pris Zoé dans ses bras, l’a calmée en un instant. J’ai fondu en larmes sur la table de la cuisine. Ma mère m’a caressé les cheveux comme quand j’étais enfant.

— Ma chérie, tu as besoin de repos. Laisse-nous t’aider.

Je n’ai pas protesté. J’avais besoin d’aide, c’était évident. Mais je n’imaginais pas que cette main tendue allait bouleverser tout notre équilibre.

Le soir même, mes parents sont revenus. Mon père avait ce ton solennel qu’il prend quand il a une grande annonce à faire.

— Écoute, Camille, ta mère et moi avons réfléchi. On pourrait venir vivre ici quelque temps, le temps que tu reprennes des forces. Un an, peut-être ? On ne veut que ton bien.

Un an ? J’ai cru m’étrangler. Antoine a blêmi. Je voyais déjà le regard de sa mère, Françoise, qui trouvait toujours que mes parents prenaient trop de place dans notre vie.

— Mais… où dormiriez-vous ?
— On peut aménager le bureau, a proposé ma mère avec enthousiasme.

J’ai senti la panique monter. Notre appartement lyonnais n’était déjà pas bien grand. Et puis… vivre tous ensemble ? Comme dans une mauvaise comédie ?

Les jours suivants ont été un cauchemar éveillé. Mes parents s’installaient peu à peu : des valises dans l’entrée, des casseroles dans la cuisine, des conseils sur tout — comment donner le bain à Zoé, comment plier le linge, même comment parler à Antoine.

Antoine s’est renfermé. Il rentrait tard du travail, prétextant des dossiers urgents. Je le voyais s’éloigner chaque jour un peu plus.

Un soir, alors que je tentais d’endormir Zoé, j’ai entendu des voix dans le salon.

— Je trouve que Camille est fatiguée parce qu’elle ne sait pas s’organiser, disait ma mère.
— Elle fait de son mieux, répliquait mon père.
— Et Antoine ? Il n’aide pas beaucoup non plus…

J’ai eu envie de hurler : « Arrêtez ! Ce n’est pas comme ça que je voulais vivre ! » Mais je suis restée silencieuse, la gorge serrée.

La tension est montée d’un cran le dimanche suivant. Françoise et Bernard, les parents d’Antoine, sont venus déjeuner. Dès l’entrée, Françoise a lancé :

— Oh ! Il y a du monde ici…

Le repas a été un champ de mines. Ma mère vantait ses recettes ; Françoise critiquait la décoration ; mon père racontait ses souvenirs d’Algérie ; Bernard parlait politique à table. Antoine et moi échangions des regards désespérés.

Après le dessert, Françoise m’a prise à part dans la chambre de Zoé.

— Camille, tu dois poser des limites à tes parents. Ce n’est pas sain pour votre couple…

Je me suis sentie trahie et incomprise. Pourquoi personne ne voyait-il que j’étais simplement épuisée ? Que je voulais juste un peu de paix ?

Les semaines ont passé. Les disputes se sont multipliées : sur la façon d’élever Zoé, sur l’organisation de la maison, sur les courses à faire… Je me sentais étrangère chez moi.

Un soir d’orage, alors qu’Antoine claquait la porte après une énième dispute avec mon père, j’ai craqué devant ma mère.

— Maman, je n’en peux plus ! Je ne reconnais plus ma vie…
— Mais on fait ça pour toi ! Pour t’aider !
— Mais tu ne m’aides pas… Tu m’étouffes !

Ma mère a pleuré. J’ai pleuré aussi. Mon père est resté silencieux toute la soirée.

Le lendemain matin, Antoine m’a prise dans ses bras.

— Camille… On doit parler. On ne peut pas continuer comme ça. Je t’aime, mais je ne veux pas perdre notre couple.

J’ai compris qu’il avait raison. J’ai réuni tout le monde dans le salon.

— Papa, Maman… Je vous aime. Mais ce n’est plus possible. J’ai besoin de retrouver ma vie avec Antoine et Zoé. Vous m’avez beaucoup aidée mais… il faut que vous partiez.

Ma mère a pleuré encore une fois. Mon père a hoché la tête tristement. Ils ont commencé à faire leurs valises le lendemain.

Quand ils sont partis, l’appartement m’a semblé soudain immense et vide. J’ai pris Zoé dans mes bras et j’ai pleuré longtemps.

Antoine est venu me rejoindre sur le canapé.

— On va y arriver tous les trois…

Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix. Est-ce égoïste de vouloir protéger son couple au détriment de ses parents ? Où est la limite entre l’aide et l’invasion ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?