Suze sur la tombe : Le secret d’Antoine, mon mari que je croyais connaître
« Tu ne comprends pas, maman, tu ne comprends rien ! » hurle Camille, ma fille, en claquant la porte de sa chambre. Je reste figée dans le couloir, le cœur battant à tout rompre, la gorge serrée par les larmes que je retiens depuis des jours. Antoine est mort il y a une semaine. Mon mari, mon roc, l’homme avec qui j’ai partagé vingt ans de ma vie. Et pourtant, alors que je m’efforce d’organiser ses obsèques dans notre petite ville de Tours, chaque jour m’apporte une nouvelle blessure, un nouveau mensonge.
Tout a commencé le lendemain de sa mort. J’étais assise à la table de la cuisine, entourée de papiers administratifs, quand mon téléphone a vibré. Un message inconnu : « Je suis désolée pour Antoine. Il était tout pour moi aussi. » Je n’ai pas compris. J’ai relu le message dix fois, le cœur serré. Qui pouvait bien écrire cela ? J’ai répondu timidement : « Qui êtes-vous ? » Pas de réponse.
Le lendemain, alors que je rangeais ses affaires dans notre chambre, j’ai trouvé une boîte en bois cachée au fond de son armoire. Dedans, des lettres soigneusement pliées, toutes signées « Élise ». Je n’ai pas osé les lire tout de suite. J’avais peur de ce que j’allais découvrir. Mais la curiosité a été plus forte que la peur. J’ai ouvert la première lettre. « Mon cher Antoine, tu me manques terriblement. Je compte les jours jusqu’à notre prochain rendez-vous… » Mon sang s’est glacé. Antoine avait une autre femme.
J’ai voulu hurler, tout casser. Mais Camille est descendue à ce moment-là, les yeux rougis par le chagrin. Je n’ai rien dit. Comment lui annoncer que son père n’était pas l’homme qu’on croyait ?
Les jours suivants ont été un enfer. Les préparatifs de l’enterrement, les condoléances hypocrites des voisins, les disputes avec ma belle-mère qui voulait tout organiser à sa façon… Et puis ces lettres qui me hantaient. J’ai fini par appeler le numéro inconnu. Une voix douce a répondu : « Allô ? »
— Bonjour… Je suis Suzanne, la femme d’Antoine.
Un silence gênant. Puis : « Je suis Élise. Je suis désolée… Je ne voulais pas vous faire de mal… »
J’ai senti la colère monter. « Depuis combien de temps ? »
Elle a hésité. « Presque six ans… Je l’aimais vraiment… Il m’avait promis qu’il vous quitterait… »
J’ai raccroché sans un mot. J’avais envie de vomir.
Le soir même, j’ai confronté ma belle-mère, Françoise, qui semblait savoir plus qu’elle ne voulait l’admettre.
— Tu savais pour Élise ?
Elle a baissé les yeux. « Je m’en doutais… Antoine était malheureux ces dernières années… Mais il t’aimait aussi, à sa façon… »
À sa façon ? Comment peut-on aimer deux femmes à la fois ? Comment peut-on mentir à sa famille pendant des années ?
Camille a surpris notre conversation. Elle a hurlé qu’on lui mentait encore, qu’elle détestait son père et qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler de lui. Elle est partie chez une amie en pleurant.
Je me suis retrouvée seule dans la maison vide, entourée des souvenirs d’une vie qui n’existait plus. J’ai relu toutes les lettres d’Élise, cherchant une explication, un sens à tout cela. Antoine écrivait qu’il se sentait étouffé dans notre couple, qu’il avait besoin d’air, de passion. Avais-je été aveugle ? Trop occupée par le travail, par Camille ?
Le jour de l’enterrement est arrivé sous une pluie battante. La famille d’Antoine était là, les amis aussi. Mais au fond du cimetière, j’ai aperçu une femme seule sous un parapluie noir : Élise. Nos regards se sont croisés un instant. J’ai senti une douleur aiguë dans ma poitrine.
Après la cérémonie, Élise est venue me voir discrètement.
— Je voulais juste vous dire que je ne voulais rien vous prendre… Je l’aimais, c’est tout.
Je n’ai rien répondu. Que dire à celle qui a partagé la vie de mon mari dans l’ombre ?
Les semaines ont passé. Camille m’en voulait toujours autant ; elle refusait de me parler ou d’aller au lycée. J’ai dû affronter seule les démarches administratives, les factures impayées que je découvrais peu à peu — Antoine avait contracté des crédits dont je n’avais jamais entendu parler.
Un soir d’hiver, alors que je pleurais dans la cuisine devant une pile de factures, Camille est entrée sans bruit.
— Maman… Tu crois qu’on va s’en sortir ?
J’ai pris sa main dans la mienne.
— Je ne sais pas… Mais on va essayer.
Petit à petit, nous avons appris à vivre avec l’absence d’Antoine et avec ses secrets. J’ai trouvé un travail supplémentaire comme aide-soignante dans une maison de retraite pour payer les dettes. Camille a accepté d’aller voir un psychologue scolaire.
Un jour, j’ai croisé Élise au marché. Elle m’a saluée timidement et m’a tendu une lettre qu’Antoine lui avait écrite mais jamais envoyée : « Je voudrais tout avouer à Suzanne mais j’ai peur de la perdre pour toujours… Je suis lâche… »
J’ai pleuré en lisant ces mots. Peut-être qu’Antoine m’aimait vraiment, mais il n’a jamais eu le courage d’affronter la vérité.
Aujourd’hui encore, je me demande : peut-on vraiment connaître ceux qu’on aime ? Et comment se reconstruire quand tout ce qu’on croyait vrai s’effondre ?