J’ai voulu vivre pour moi, pas seulement pour mon fils et mes petits-enfants : le cri d’une femme oubliée

« Tu ne penses jamais à toi, maman ! » La voix de mon fils, Antoine, résonne encore dans la cuisine, alors que la pluie tambourine contre les vitres de notre pavillon de banlieue lyonnaise. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant une réponse qui ne vient pas. Il me regarde, les sourcils froncés, un mélange d’inquiétude et d’exaspération dans les yeux. « Tu pourrais partir en vacances, sortir avec des amies… Tu n’es pas obligée de garder les petits tous les mercredis. »

Je baisse la tête. Comment lui expliquer que je ne sais plus comment faire autrement ? Depuis la mort de Jacques, il y a dix ans, ma vie s’est réduite à un agenda de services rendus : préparer des tartes pour l’école de Lucie, aller chercher Paul au judo, aider Antoine à remplir ses papiers administratifs. J’ai 68 ans et je me rends compte que je n’ai jamais vraiment vécu pour moi.

Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était un dimanche d’avril, il y a trois ans. Ma belle-fille, Claire, m’a tendu une liste de courses à faire pour l’anniversaire de Paul. « Si tu pouvais aussi préparer le gâteau au chocolat… Tu sais, celui que tu faisais quand Antoine était petit ? » J’ai souri, bien sûr. Mais à l’intérieur, j’ai senti une fatigue immense m’envahir. Ce jour-là, j’ai compris que je n’étais plus Françoise, mais seulement « Mamie » ou « Maman ».

Le soir même, seule dans ma chambre, j’ai ouvert une vieille boîte en fer où je gardais mes rêves d’adolescente : des photos découpées dans des magazines de voyages, des poèmes griffonnés sur des carnets jaunis. J’ai pleuré en silence. Où était passée la jeune fille qui voulait voir le monde ? Celle qui rêvait d’apprendre l’italien, de danser le tango à Paris ?

Mais la vie en France n’est pas tendre avec les femmes comme moi. On nous apprend à être dévouées, discrètes. Ma mère répétait : « Une bonne mère pense d’abord à ses enfants. » Alors j’ai fait comme elle. J’ai mis de côté mes envies pour Antoine, puis pour Lucie et Paul. Et maintenant ? Maintenant je me réveille chaque matin avec le sentiment d’être invisible.

Un jour, j’ai tenté d’en parler à mon amie Monique. Nous étions assises sur un banc du parc de la Tête d’Or. « Tu sais, parfois j’aimerais partir loin… juste pour voir si je peux encore être heureuse sans eux. » Elle a ri doucement : « On est trop vieilles pour ça, Françoise. À notre âge, on ne recommence pas sa vie. »

Mais pourquoi pas ? Pourquoi devrais-je accepter cette résignation ?

La semaine dernière, alors que je gardais Lucie et Paul, j’ai eu un malaise. Rien de grave, juste une grosse fatigue. Mais en voyant l’inquiétude dans les yeux de mes petits-enfants, j’ai compris que je devais changer quelque chose.

Le soir venu, j’ai convoqué Antoine et Claire autour de la table du salon. Mon cœur battait la chamade. « Je ne peux plus continuer comme avant », ai-je dit d’une voix tremblante. « J’ai besoin de temps pour moi. J’aimerais prendre des cours de peinture… peut-être même partir quelques jours à Rome. »

Un silence gênant s’est installé. Claire a baissé les yeux ; Antoine a soupiré : « Mais maman… on compte sur toi ! »

J’ai senti la colère monter en moi – une colère froide et ancienne. « Et moi ? Qui compte sur moi ? Qui s’inquiète de ce que je ressens ? »

Pour la première fois depuis des années, j’ai vu mon fils hésiter. Il a murmuré : « Je suis désolé… Je n’avais pas compris que tu souffrais autant. »

Depuis cette soirée-là, rien n’est simple. Claire me regarde parfois avec suspicion ; Lucie me demande pourquoi je ne viens plus tous les mercredis. Mais j’apprends à dire non. J’apprends à exister autrement.

Hier soir, j’ai réservé un billet pour Rome. Seule. J’ai peur, bien sûr – peur d’être jugée, peur d’être égoïste… Mais aussi une excitation nouvelle qui me fait vibrer.

En France, on parle beaucoup du rôle des grands-parents, du « pilier familial »… Mais qui parle du droit au bonheur des femmes comme moi ? Qui ose dire qu’on a le droit de vivre pour soi après avoir tant donné ?

Je regarde par la fenêtre le jardin où jouent mes petits-enfants et je me demande : est-ce trop tard pour commencer à vivre vraiment ? Est-ce égoïste de vouloir enfin penser à soi ? Qu’en pensez-vous ?