« Pourquoi c’est toujours moi qui craque ? » : Le cri silencieux de Julien face à la vie parfaite des autres
— Tu comptes encore laisser traîner ces cartons dans le salon ?
La voix de Camille résonne, sèche, dans la pièce à moitié repeinte. Je sursaute, le pinceau dégoulinant de peinture blanche suspendu au-dessus du parquet neuf. Mon cœur bat plus vite. Je voudrais lui répondre calmement, mais la fatigue me ronge.
— Je fais ce que je peux, Camille. Je ne suis pas magicien, tu sais.
Elle détourne les yeux, soupire, puis s’enferme dans la chambre. Je reste là, seul avec l’odeur âcre de la peinture et le silence lourd qui s’installe. Depuis deux ans, notre vie ressemble à ce chantier : bancale, inachevée, pleine de promesses non tenues. On a acheté cette maison à Chartres avec l’espoir d’y bâtir notre bonheur. Mais chaque mur qu’on abat révèle une fissure nouvelle, comme si la maison refusait de nous accueillir.
Au début, tout semblait simple. On avait économisé, calculé, rêvé ensemble. On voulait du beau, du solide : parquet massif, cuisine sur-mesure, artisans réputés. Pas question de bricoler à la va-vite comme nos parents. Mais très vite, les devis se sont envolés, les imprévus se sont accumulés. Les factures s’empilent sur la table basse, et chaque mois, je serre les dents en consultant notre compte joint.
Camille n’est plus la même depuis que sa grand-mère est partie. Elle ne parle presque plus de ses souvenirs d’enfance à la campagne, elle ne rit plus devant les vieilles photos. Parfois je la surprends à pleurer dans la salle de bains, mais elle nie toujours :
— Ce n’est rien, laisse-moi tranquille.
Je voudrais l’aider, mais je me sens impuissant. Elle s’enferme dans son chagrin comme on claque une porte trop lourde. Et moi, je m’épuise à vouloir tout porter : les travaux, le crédit, son silence.
Le pire, c’est quand je regarde autour de moi. Mes collègues au bureau semblent avoir tout compris : Pierre vient d’installer une piscine dans son jardin ; Sophie poste des photos de ses enfants souriants devant leur maison impeccable à Rambouillet ; même mon frère Antoine a réussi à finir ses travaux en moins d’un an. Je me demande ce qu’on a raté.
Un soir, alors que je tente de monter un meuble Ikea dans le salon envahi de poussière, Camille explose :
— Tu ne vois donc pas que tout s’écroule ? On n’avance pas ! J’en peux plus de cette maison…
Je laisse tomber la visseuse. La colère monte en moi comme une vague noire.
— Tu crois que ça m’amuse ? Tu crois que j’ai envie de vivre dans ce bordel ? Mais on n’a pas le choix !
Elle éclate en sanglots. Je m’approche d’elle, maladroitement.
— Camille… Je suis désolé…
Mais elle me repousse.
— Laisse-moi !
Cette nuit-là, je dors sur le canapé, entouré des cartons qu’elle me reprochait quelques heures plus tôt. Je fixe le plafond fissuré et je me demande si on va tenir. Si notre couple va survivre à cette épreuve ou si on va finir comme ces statistiques qu’on lit dans les magazines : « Un couple sur trois se sépare après des travaux ». J’ai peur.
Le lendemain matin, je croise notre voisine, Madame Lefèvre, qui promène son chien devant notre portail défoncé.
— Alors Julien, ça avance ?
Je souris faiblement.
— On fait ce qu’on peut…
Elle hoche la tête avec compassion.
— Vous savez, mon mari et moi on a mis cinq ans à finir notre maison. Et on s’est disputés plus d’une fois ! Mais aujourd’hui on en rigole… Courage !
Ses mots me réchauffent un peu le cœur. Peut-être qu’on n’est pas si différents des autres finalement. Peut-être que derrière les façades repeintes et les jardins bien tondus se cachent aussi des soirs de disputes et des matins de doute.
Le week-end suivant, mes parents viennent nous aider à poser du carrelage dans la cuisine. Mon père râle contre les joints mal faits ; ma mère prépare un café trop fort et raconte comment ils ont failli divorcer à cause d’une fuite d’eau dans leur premier appartement à Orléans. On rit tous ensemble pour la première fois depuis des semaines.
Le soir venu, Camille s’assoit près de moi sur le vieux canapé.
— Je suis désolée pour tout à l’heure… Je crois que je n’arrive pas à faire mon deuil…
Je prends sa main dans la mienne.
— On va y arriver tous les deux. Même si c’est long…
Elle pose sa tête sur mon épaule et ferme les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une paix fragile s’installer entre nous.
Mais au fond de moi, une question persiste : pourquoi est-ce que j’ai toujours l’impression que les autres y arrivent mieux que nous ? Est-ce qu’on est vraiment seuls à galérer ou est-ce que tout le monde cache ses faiblesses derrière des murs bien peints ?
Et vous, est-ce que vous avez déjà eu cette impression d’être à côté de la plaque alors que tout le monde semble avoir trouvé la recette du bonheur ?