Entre Deux Pères : Mon Cœur Déchiré la Veille de Mon Mariage

« Tu dois choisir, Camille. » La voix de ma mère résonne dans le salon, sèche, presque étrangère. Je serre la poignée de la porte, le cœur battant à tout rompre. Demain, je me marie. Demain, je devrais traverser la nef de l’église Saint-Paul, au bras d’un homme. Mais lequel ?

Mon père biologique, François, est assis sur le canapé, les mains jointes, le regard fuyant. À côté de lui, Jean, mon beau-père, celui qui m’a élevée depuis mes six ans, fixe le sol. Ma mère tourne en rond comme une lionne en cage. La tension est si épaisse qu’on pourrait la trancher au couteau.

« Camille, tu sais que je t’aime », murmure François, la voix tremblante. Je sens son regard sur moi, chargé de regrets et d’attentes. Il n’a jamais vraiment su comment me parler. Il a quitté maman quand j’étais petite, emportant avec lui une partie de mon enfance. Il a refait sa vie à Lyon, loin de nous. On se voyait aux vacances, parfois. Mais il restait un étranger dans ma vie quotidienne.

Jean toussote, mal à l’aise. « Je ne veux pas te mettre la pression… Tu sais que je serai toujours là pour toi, quoi que tu décides. » Sa voix est douce, rassurante. Il a été là pour mes devoirs, mes chagrins d’adolescente, mes premiers échecs et mes petites victoires. Il m’a appris à faire du vélo sur les quais de la Garonne, il m’a consolée quand j’ai raté mon bac la première fois.

Je ferme les yeux. Je revois les Noëls partagés entre deux maisons, les anniversaires où il manquait toujours quelqu’un autour de la table. Je me souviens de cette colère sourde qui me rongeait adolescente : pourquoi moi ? Pourquoi ma famille ne pouvait-elle pas être simple ?

« Camille… » La voix de ma mère me tire de mes pensées. Elle s’approche et pose une main sur mon épaule. « Ce n’est pas juste pour toi, je sais. Mais il faut que tu prennes une décision. »

Je sens les larmes monter. « Pourquoi c’est à moi de choisir ? Pourquoi vous ne pouvez pas juste… vous entendre ? »

François se lève brusquement. « Je ne veux pas être le méchant dans cette histoire ! J’ai fait des erreurs, oui… Mais je suis ton père ! »

Jean se lève à son tour, plus calme : « Et moi alors ? J’ai été là tous les jours… Je t’ai aimée comme ma propre fille ! »

Le ton monte. Les souvenirs affluent : les disputes entre maman et François au téléphone, les silences gênés quand Jean entrait dans la pièce. J’ai grandi entre deux mondes qui ne se parlaient pas.

Je sors précipitamment du salon et monte dans ma chambre d’enfance. Les murs sont couverts de photos : moi petite avec Jean à la plage d’Arcachon, moi adolescente avec François lors d’un week-end à Lyon. Deux vies parallèles qui n’ont jamais réussi à se rejoindre.

Je m’effondre sur le lit. Mon téléphone vibre : un message d’Élise, ma meilleure amie. « Prête pour demain ? » Je ne réponds pas. Comment pourrais-je l’être ?

Un coup léger à la porte. C’est ma petite sœur, Lucie. Elle entre sans bruit et s’assoit près de moi.

« Tu vas faire quoi ? » demande-t-elle timidement.

Je secoue la tête. « Je n’en sais rien… J’ai l’impression que peu importe ce que je choisis, je vais blesser quelqu’un. »

Lucie me prend la main. « Peut-être que tu devrais penser à toi pour une fois… Ce n’est pas égoïste, tu sais. »

Je repense à toutes ces années où j’ai essayé de ménager tout le monde, d’être la fille parfaite pour ne pas ajouter de drame à une famille déjà brisée.

La nuit tombe sur Bordeaux. J’entends encore des éclats de voix en bas. Je descends discrètement dans la cuisine pour boire un verre d’eau et surprends une conversation entre ma mère et Jean.

« Elle ne devrait pas avoir à porter ça », dit Jean d’une voix fatiguée.

Ma mère soupire : « Je sais… Mais François ne comprend pas qu’il a raté des étapes. Il veut tout rattraper en un jour… »

Je remonte dans ma chambre et m’assois devant le miroir. Mon visage est marqué par la fatigue et l’angoisse. Je pense à demain : la robe blanche, les invités, la musique… Et ce moment où je devrai avancer vers l’autel.

Soudain, une idée me traverse l’esprit. Pourquoi devrais-je choisir ? Pourquoi ne pas marcher avec les deux ? Mais est-ce vraiment possible ? Est-ce que cela ne ferait pas plus de mal encore ?

Le lendemain matin, la maison est silencieuse. Je descends en robe de mariée, le cœur battant la chamade. François et Jean sont là, chacun dans un coin du salon.

Je prends une grande inspiration et m’avance vers eux.

« Papa… Jean… Je ne peux pas choisir entre vous deux parce que vous faites tous les deux partie de moi. J’aimerais que vous m’accompagniez tous les deux à l’autel… Si vous êtes d’accord. »

Un silence lourd s’installe. François baisse les yeux ; Jean regarde ma mère qui hoche doucement la tête.

Finalement, François s’approche et prend ma main gauche ; Jean prend ma main droite.

Ensemble, nous traversons la nef sous les regards émus des invités. Je sens leurs mains trembler dans les miennes mais aussi leur fierté et leur amour mêlés.

À cet instant précis, je comprends que ma famille n’est ni parfaite ni simple mais qu’elle est réelle, faite de blessures et de réconciliations.

Après la cérémonie, alors que tout le monde danse et rit autour de moi, je m’isole un instant sur la terrasse du château où a lieu la réception.

Je regarde le ciel étoilé et murmure : « Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Est-ce que le pardon suffit pour construire une famille ? »

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?