Dans la nuit noire, une valise à la main : comment j’ai fui pour sauver mes enfants et moi-même
« Maman, pourquoi on part maintenant ? » La voix tremblante de Camille résonne dans le couloir sombre, alors que je serre la poignée de la vieille valise. Il est trois heures du matin. Je retiens mes larmes, je ne dois pas faiblir. Paul, mon petit dernier, s’accroche à ma jambe, son doudou serré contre lui. Je leur chuchote : « On va chez Mamie, mes chéris. Il faut faire vite. »
Je descends l’escalier en silence, le cœur battant à tout rompre. Dans le salon, la lumière du réverbère éclaire les traces de la dernière dispute : une assiette brisée, des éclats de voix qui résonnent encore dans ma tête. François dort à l’étage, ou du moins je l’espère. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Depuis des mois, je prépare ce départ en cachette : quelques économies glissées dans une boîte de biscuits, des vêtements pour les enfants cachés sous le lit, des papiers importants dans la doublure de mon manteau.
Dehors, l’air est glacial. Je presse les enfants contre moi et nous marchons jusqu’à l’arrêt de bus. Chaque pas me semble irréel. Je repense à toutes ces années où j’ai cru que l’amour pouvait tout réparer. Mais François n’était plus l’homme doux que j’avais épousé. Les cris, les humiliations, puis les coups… J’ai tout enduré en silence, persuadée que je devais tenir pour mes enfants. Jusqu’à ce soir où il a levé la main sur Camille.
Le bus arrive enfin. Le chauffeur me regarde d’un air étonné : « Vous allez où à cette heure-ci avec des petits ? » Je bredouille une excuse, incapable d’avouer la vérité. Nous roulons dans la nuit vers la petite ville où vit ma mère. Je ne sais pas si elle m’ouvrira sa porte. Depuis que j’ai épousé François contre son avis, elle m’a tourné le dos.
Quand nous arrivons devant chez elle, il est presque cinq heures. Je frappe doucement. Après de longues minutes, la lumière s’allume et la porte s’ouvre sur le visage fatigué de ma mère. Elle me regarde sans un mot, puis ses yeux se posent sur Camille et Paul. Elle soupire : « Entre, on parlera demain. »
Les premiers jours sont un cauchemar. Ma mère m’accueille mais me reproche sans cesse mes choix : « Tu as voulu faire ta vie sans écouter personne, voilà où ça t’a menée ! » Je ravale ma fierté et cherche du travail. Mais avec deux enfants en bas âge et aucun diplôme, les portes se ferment les unes après les autres.
Je passe des heures à la CAF, à Pôle emploi, à remplir des dossiers pour obtenir un logement social. Les assistantes sociales me regardent avec pitié ou agacement. Parfois, je croise d’autres femmes dans la salle d’attente ; certaines me sourient timidement, d’autres baissent les yeux. Nous partageons la même honte silencieuse.
Les nuits sont longues. Paul fait des cauchemars et se réveille en hurlant. Camille refuse de parler à l’école. Les institutrices me convoquent : « Votre fille est renfermée, elle a peur des adultes… » Comment leur expliquer ce que nous avons vécu ?
Un soir d’hiver, alors que je prépare un maigre dîner, ma mère explose : « Tu ne vas pas rester ici éternellement ! Il faut que tu te reprennes ! » Je fonds en larmes devant elle pour la première fois depuis mon arrivée : « Tu crois que je ne fais pas d’efforts ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ? » Elle détourne les yeux mais je sens qu’elle comprend enfin.
Petit à petit, je trouve des petits boulots : ménage chez des voisins, aide aux devoirs pour les enfants du quartier. Je découvre une solidarité discrète entre femmes : Madame Lefèvre me glisse parfois un billet en échange d’un coup de main ; Fatoumata m’invite à boire un café et m’écoute sans juger.
Un jour, j’apprends qu’une association locale propose des ateliers pour les femmes victimes de violences conjugales. J’hésite longtemps avant d’y aller. La première fois, je n’ose pas parler. Mais en écoutant les autres raconter leur histoire, je me sens moins seule. Nous rions parfois ensemble ; nous pleurons souvent.
Avec le temps, Camille recommence à sourire. Paul dort mieux. J’obtiens enfin un petit appartement HLM dans une cité voisine. C’est modeste mais c’est chez nous.
François a tenté de reprendre contact. Il a menacé de demander la garde des enfants. J’ai eu peur mais j’ai tenu bon. Grâce à l’association, j’ai trouvé un avocat qui m’a aidée à obtenir une ordonnance de protection.
Aujourd’hui, je travaille comme aide-soignante dans une maison de retraite. Ce n’est pas facile tous les jours mais je suis fière du chemin parcouru. Les enfants vont mieux ; ils ont retrouvé une certaine insouciance.
Parfois, je repense à cette nuit où tout a basculé. Aurais-je eu le courage de partir si Camille n’avait pas été en danger ? Combien de femmes restent prisonnières par peur ou par manque de soutien ?
Je regarde mes enfants dormir et je me demande : « Est-ce que chaque femme porte en elle cette force insoupçonnée ? Et vous, qu’en pensez-vous ? »