La nuit où j’ai perdu et retrouvé Camille : peur, espoir et blessures familiales
« Camille, réveille-toi ! » Ma voix tremble, déchirée par la panique. Il est deux heures du matin dans notre appartement de Lyon. Je serre ma fille contre moi, son petit corps inerte, ses lèvres qui pâlissent. Mon cœur cogne si fort que j’en ai mal à la poitrine. « Julien ! Viens vite ! Elle ne respire plus ! »
Julien surgit dans la chambre, les yeux écarquillés. Il attrape Camille, tente de la secouer doucement. « Appelle le SAMU ! Vite ! » Je compose le 15, mes doigts glissent sur l’écran. La voix froide de l’opératrice me guide : « Posez-la sur une surface dure, commencez le massage cardiaque… »
Je m’exécute, mes mains tremblent, je compte à voix haute. Un, deux, trois… Les secondes s’étirent comme des heures. Julien pleure en silence, son visage fermé. Je sens la colère monter en moi : pourquoi est-ce toujours moi qui dois gérer ? Pourquoi ne me soutient-il jamais vraiment ?
Les secours arrivent enfin. Ils prennent Camille, branchent des machines, parlent entre eux à voix basse. Je me sens inutile, spectatrice de ma propre vie. Julien me serre la main, mais je la retire brusquement. Depuis des mois, tout va mal entre nous. Il rentre tard du travail, évite les conversations. Je lui en veux de ne pas être là, de ne pas comprendre ce que je vis.
À l’hôpital Édouard-Herriot, on nous fait attendre dans un couloir glacé. Ma mère arrive en courant, essoufflée. Elle me prend dans ses bras, mais je me raidis. Entre elle et moi, il y a tant de non-dits. Depuis la mort de mon père, elle s’est refermée sur elle-même, incapable d’exprimer ses émotions autrement que par des reproches.
« Tu aurais dû faire plus attention, Lucie… » souffle-t-elle à mon oreille. Je ravale mes larmes. Toujours la même rengaine : je ne suis jamais assez bien, jamais assez vigilante. Je voudrais hurler que je fais de mon mieux, que je suis épuisée.
Julien s’éloigne pour téléphoner à sa sœur. Je l’entends murmurer : « Je ne sais pas si Camille va s’en sortir… Lucie est à bout… » Je serre les poings. Pourquoi doit-il toujours parler de moi comme d’un problème ?
Les heures passent. Un médecin s’approche enfin : « Votre fille est stabilisée. Nous avons pu la réanimer à temps. Elle va rester en observation cette nuit. » Je m’effondre sur une chaise, soulagée mais vidée.
Dans la chambre stérile où Camille dort sous surveillance, je m’assieds près d’elle. Julien reste debout, les bras croisés. Le silence est lourd.
« Tu crois qu’on va y arriver ? » murmure-t-il sans me regarder.
Je sens la colère exploser : « Tu veux dire quoi ? Que c’est trop dur ? Que tu vas partir comme ton père l’a fait ? »
Il détourne les yeux : « Je ne sais plus comment t’aider… Tu m’en veux tout le temps… »
Je ris nerveusement : « Parce que tu n’es jamais là ! Tu préfères ton boulot à ta famille ! »
Il hausse le ton : « Et toi tu refuses qu’on parle de ce qui ne va pas ! Tu fais comme ta mère ! »
Je me lève brusquement : « Ne mêle pas ma mère à ça ! Tu ne sais rien de ce que j’ai vécu ! »
Ma mère entre à ce moment-là, surprise par notre dispute. Elle s’approche de moi : « Lucie… Je suis désolée pour tout à l’heure… J’ai eu peur pour Camille… J’ai eu peur pour toi aussi… Tu sais, quand ton père est mort, j’ai cru que je n’y arriverais jamais seule… J’ai été dure avec toi parce que j’avais peur de te perdre aussi… »
Ses mots me frappent en plein cœur. Pour la première fois depuis des années, je vois ses yeux briller de larmes sincères.
Julien s’assied près de moi : « On a tous peur… Mais on doit se parler… Pour Camille… Pour nous… »
Je prends une grande inspiration. J’effleure la main de ma mère, puis celle de Julien. « J’ai besoin de vous… J’ai besoin qu’on soit une famille… Même si c’est imparfait… Même si on a peur… »
La nuit s’étire encore, mais quelque chose a changé. Dans le silence de la chambre d’hôpital, je regarde Camille respirer doucement et je sens une chaleur nouvelle m’envahir.
Au petit matin, alors que le soleil se lève sur Lyon, je me demande : combien d’entre nous vivent avec ces peurs silencieuses et ces blessures cachées ? Pourquoi attendons-nous toujours d’être au bord du gouffre pour oser parler vrai ?