Être grand-mère, pas domestique : Mon cri pour exister après 60 ans
« Maman, tu pourrais venir chercher les enfants à l’école ce soir ? J’ai une réunion tardive… »
La voix de ma fille, Claire, résonne dans le combiné. Je serre la nappe entre mes doigts. J’ai envie de crier, mais je me retiens. Depuis des années, je réponds toujours « oui ». Oui pour garder les enfants, oui pour faire les courses, oui pour préparer le dîner. Mais aujourd’hui, quelque chose en moi se brise.
« Non, Claire. Je ne peux pas ce soir. »
Un silence glacial s’installe. Je l’imagine, debout dans sa cuisine moderne à Lyon, son portable coincé entre l’oreille et l’épaule, les sourcils froncés. Elle n’a pas l’habitude d’entendre ce mot sortir de ma bouche.
« Comment ça, tu ne peux pas ? Tu fais quoi de si important ? »
Je sens la colère monter. Pourquoi faudrait-il toujours que je justifie mon emploi du temps ? J’ai 67 ans, j’ai élevé trois enfants seule après le départ de leur père, j’ai travaillé toute ma vie comme infirmière à l’hôpital Édouard-Herriot. Et maintenant que je suis à la retraite, on attend de moi que je sois disponible à chaque instant ?
« J’ai rendez-vous avec des amies. On va au cinéma. »
Elle soupire bruyamment. « Tu préfères aller au cinéma plutôt que d’aider ta famille ? »
Je ferme les yeux. Cette phrase me transperce le cœur. Toute ma vie, j’ai mis ma famille avant tout. Mais aujourd’hui, j’ai envie de vivre un peu pour moi.
Après avoir raccroché, je reste assise longtemps dans la cuisine silencieuse. Les souvenirs affluent : les nuits blanches quand Claire avait la grippe, les goûters d’anniversaire préparés avec amour, les devoirs surveillés après mes longues journées à l’hôpital… Et maintenant, je suis devenue la « solution de secours », la roue de secours qu’on sort quand tout le reste échoue.
Le lendemain matin, Claire débarque chez moi sans prévenir. Elle est furieuse.
« Tu te rends compte que tu me mets dans une situation impossible ? Je n’ai personne d’autre ! »
Je la regarde, fatiguée. « Et moi ? Qui pense à moi ? »
Elle s’arrête net. Son visage se ferme.
« Tu exagères, maman. Tu as toute la journée pour toi ! »
Je ris jaune. Toute la journée ? Entre les lessives de leurs vêtements oubliés ici, les courses pour remplir leur frigo quand ils n’ont pas le temps, les allers-retours à l’école… Ma retraite ressemble à un emploi à temps plein non rémunéré.
Je me souviens d’une conversation avec mon amie Monique au club de lecture :
— Tu sais, Lucie, on a le droit de dire non. On a le droit d’exister en dehors de nos enfants et petits-enfants.
— Facile à dire… Mais si je refuse, ils vont penser que je ne les aime plus.
— Ce n’est pas vrai. Ils doivent apprendre à se débrouiller aussi.
Cette phrase m’a trotté dans la tête toute la nuit.
Le week-end suivant, Claire m’envoie un message : « Les enfants dorment chez toi samedi ? On sort avec Paul. »
Je prends une grande inspiration et réponds : « Non, pas ce samedi. J’ai prévu une sortie avec mes amies. »
Pas de réponse.
Le dimanche matin, elle m’appelle en pleurs : « Tu ne veux plus voir tes petits-enfants ? »
Mon cœur se serre. Je les aime tant ! Mais je sens que si je continue ainsi, je vais m’effacer complètement.
« Bien sûr que si ! Mais j’ai aussi besoin de temps pour moi. Je ne suis pas qu’une grand-mère ou une aide-ménagère. Je suis Lucie ! »
Il y a un long silence au bout du fil.
Les semaines passent. Les invitations se font plus rares. Je sens la distance s’installer entre nous. Parfois, je doute : ai-je eu raison ? Suis-je égoïste ?
Mais petit à petit, je retrouve le goût des petites choses : un café en terrasse avec Monique, une balade sur les quais du Rhône, un atelier de peinture à la MJC du quartier… Je ris à nouveau. Je me sens vivante.
Un jour, Claire vient me voir avec ses enfants. Elle semble fatiguée mais apaisée.
« Maman… Je crois que j’ai compris. J’étais perdue dans mon boulot et mes soucis… J’ai oublié que tu avais aussi ta vie à vivre. »
Je la prends dans mes bras. Les enfants courent vers moi en criant « Mamie ! ». Je leur souris avec tendresse.
Ce soir-là, en refermant la porte derrière eux, je me sens légère pour la première fois depuis longtemps.
Est-ce si mal de vouloir exister pour soi-même après avoir tant donné ? Est-ce égoïste de réclamer un peu de liberté quand on a passé sa vie à s’occuper des autres ? Qu’en pensez-vous ?