« Dix ans de sacrifices pour rien : ma belle-mère refuse de quitter notre appartement »

— Non, Sylvie, je ne partirai pas. Je me sens bien ici, c’est chez moi aussi.

Ses mots résonnent encore dans ma tête, comme une gifle. Je suis restée figée devant la porte de la cuisine, le torchon à la main, incapable de répondre. Dix ans. Dix ans à compter les jours, à rêver d’un espace à nous, à supporter les remarques acerbes de ma belle-mère sur ma façon de cuisiner, d’élever mes enfants, d’aimer son fils. Dix ans à rembourser ce fichu crédit pour ce deux-pièces exigu à Créteil, en banlieue parisienne, en me disant qu’un jour, elle partirait enfin.

Je me revois encore, il y a trois mois, assise autour de la table avec Paul, mon mari, et sa mère, Françoise. On avait tout planifié : elle irait dans le petit studio que nous avions acheté pour elle à Saint-Maur. Elle avait accepté, même souri. « Ce sera bien pour moi aussi », avait-elle dit. J’avais cru à un miracle.

Mais ce soir-là, alors que je préparais le dîner et que Paul était encore au travail, elle est venue me trouver. Sa voix tremblait à peine :

— J’ai réfléchi… Je ne peux pas partir. Je suis trop vieille pour recommencer ailleurs. Ici, c’est ma maison.

J’ai cru que mon cœur allait exploser. J’ai posé le torchon sur la table et j’ai senti les larmes monter. Comment pouvait-elle faire ça ? Après tout ce qu’on avait sacrifié ?

Paul est rentré tard ce soir-là. Je l’attendais dans le salon, les yeux rouges. Il m’a prise dans ses bras sans comprendre.

— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ta mère refuse de partir.

Il a blêmi. Il a essayé de discuter avec elle, mais rien n’y a fait. Elle s’est enfermée dans sa chambre et n’a plus voulu parler.

Les jours suivants ont été un enfer. Françoise faisait comme si de rien n’était : elle préparait le café le matin, commentait les infos à la télé, râlait sur le bruit des enfants. Paul évitait le sujet, fuyait la maison dès qu’il le pouvait. Moi, je me sentais étrangère chez moi.

Un soir, alors que je couchais notre fils Lucas, il m’a demandé :

— Maman, pourquoi mamie elle crie tout le temps ?

J’ai failli éclater en sanglots. J’ai serré Lucas contre moi et j’ai murmuré :

— Ce n’est pas grave, mon chéri. Ça va s’arranger.

Mais au fond de moi, je savais que rien ne s’arrangerait tant que Françoise serait là.

J’ai tenté d’en parler à Paul.

— On ne peut pas continuer comme ça ! On avait tout prévu ! On a payé ce crédit pendant dix ans pour avoir notre vie à nous !
— Je sais… Mais c’est ma mère… Elle n’a plus personne…
— Et moi ? Et nous ? On n’existe pas ?

Il n’a pas su quoi répondre. J’ai vu dans ses yeux qu’il était perdu entre sa mère et moi.

Les semaines ont passé. L’ambiance est devenue irrespirable. Je faisais tout pour éviter Françoise. Elle me lançait des piques à chaque occasion :

— Tu devrais mettre moins de sel dans la soupe…
— Les enfants sont trop bruyants…
— Paul a l’air fatigué, tu t’occupes assez de lui ?

Un soir, j’ai craqué. J’ai hurlé devant tout le monde :

— Ça suffit ! Ce n’est plus possible ! Tu avais promis de partir !

Françoise s’est levée lentement, m’a regardée droit dans les yeux et a dit :

— Tu veux me mettre dehors ? Après tout ce que j’ai fait pour vous ?

Paul a tenté d’intervenir mais je l’ai arrêté d’un geste.

— Ce n’est pas une question de te mettre dehors ! C’est une question de respect ! On a sacrifié dix ans pour que chacun ait sa place !

Elle a haussé les épaules et s’est enfermée dans sa chambre.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à toutes ces années où j’avais mis mes rêves entre parenthèses pour cette famille. À tous ces moments où j’avais espéré un peu de reconnaissance ou simplement un peu d’air.

Le lendemain matin, j’ai pris une décision. J’ai appelé ma sœur Claire et lui ai demandé si je pouvais venir quelques jours avec les enfants.

— Bien sûr ! Viens respirer un peu…

J’ai fait mes valises en silence. Paul m’a regardée partir sans un mot. J’ai vu la peur dans ses yeux — peur de perdre sa mère ou sa femme ? Peut-être les deux.

Chez Claire, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Elle m’a serrée fort contre elle.

— Tu ne peux pas continuer comme ça… Il faut qu’il choisisse.

Mais est-ce vraiment si simple ? Peut-on demander à quelqu’un de choisir entre sa mère et sa femme ? Est-ce juste ?

Aujourd’hui, je suis toujours chez Claire avec Lucas et Manon. Paul m’appelle tous les jours mais je ne sais plus quoi lui dire. Je l’aime mais je ne peux plus vivre ainsi.

Est-ce que j’ai eu tort d’espérer une vie à nous ? Est-ce que le sacrifice d’une décennie ne vaut rien face à la peur de la solitude d’une vieille femme ? Dites-moi… Qu’auriez-vous fait à ma place ?