« Maman, tu devais t’occuper de mes enfants, pas les affamer ! » : Le jour où tout a basculé dans ma famille
— Caroline, tu aurais pu au moins acheter du lait ou des céréales pour les enfants ! Tu savais très bien que je n’avais plus rien dans le frigo !
La voix de Julie résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Ce matin-là, j’étais assise à la table de la cuisine, les mains crispées sur ma tasse de café froid. Les enfants, Paul et Chloé, me regardaient avec de grands yeux ronds, ne comprenant pas vraiment pourquoi leur maman criait si fort. Je sentais la honte me brûler le visage. J’aurais voulu disparaître.
Je m’appelle Caroline, j’ai 62 ans, et je vis seule dans un petit appartement HLM à Montreuil. Depuis que mon mari est parti il y a dix ans, je me débrouille comme je peux avec ma maigre retraite. Julie, ma belle-fille, me confie souvent ses enfants quand elle travaille de nuit à l’hôpital. Je les aime comme mes propres petits-enfants, mais ce matin-là, tout a dérapé.
La veille, j’avais fouillé partout : plus de lait, plus de céréales, même pas un morceau de pain rassis. Mon compte bancaire affichait un solde négatif. J’ai hésité à appeler Julie pour lui dire que je ne pourrais pas garder les enfants, mais je savais qu’elle n’avait personne d’autre. Alors j’ai gardé le silence, espérant trouver une solution au petit matin.
Mais au réveil, Paul m’a demandé :
— Mamie, on peut avoir des Chocapic ?
J’ai dû leur expliquer qu’il n’y en avait plus. J’ai tenté de faire passer ça pour un jeu : « On va inventer un nouveau petit-déjeuner ! » Mais Chloé a commencé à pleurer. J’ai eu envie de pleurer avec elle.
Quand Julie est arrivée pour les récupérer, elle a tout de suite compris. Elle a ouvert le frigo, l’a trouvé vide et s’est retournée vers moi, furieuse :
— Caroline, tu aurais pu m’appeler ! Tu sais très bien que je n’ai pas d’argent en ce moment non plus !
J’ai bafouillé quelques mots :
— Je… Je ne voulais pas te déranger…
Mais elle ne m’a pas laissé finir :
— Ce n’est pas une question de déranger ! Mes enfants n’ont rien mangé ce matin ! Tu te rends compte ?
Les enfants se sont accrochés à ses jambes. J’ai senti la colère monter en moi aussi. Pourquoi tout reposait-il toujours sur mes épaules ? Pourquoi personne ne voyait que moi aussi j’étais à bout ?
Après leur départ, j’ai éclaté en sanglots. J’ai repensé à toutes ces fois où j’avais gardé Paul et Chloé sans rien demander en retour. À toutes ces nuits où je m’étais privée pour leur offrir un goûter ou un petit cadeau. Et voilà que maintenant, on me reprochait de ne pas avoir de quoi les nourrir.
J’ai appelé mon fils, Thomas — le père des enfants — pour lui expliquer la situation. Il m’a répondu sèchement :
— Maman, tu sais très bien que Julie est stressée en ce moment… Mais tu aurais pu prévenir.
Encore une fois, c’était moi la fautive. Personne ne se demandait comment je faisais pour tenir le coup avec si peu.
Les jours suivants ont été tendus. Julie ne m’a plus adressé la parole. Les enfants ne sont plus venus chez moi. Le silence pesait lourd dans mon petit appartement. J’ai eu l’impression d’être devenue invisible.
Un soir, alors que je faisais la queue à la Croix-Rouge pour récupérer un colis alimentaire, j’ai croisé Madame Lefèvre, une voisine du quartier. Elle m’a demandé pourquoi je paraissais si triste. Je lui ai tout raconté. Elle m’a serrée dans ses bras et m’a dit :
— Tu sais Caroline, tu n’es pas la seule à galérer. Mais il faut en parler. Tu ne peux pas tout porter toute seule.
Ses mots m’ont fait du bien. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie moins coupable.
J’ai décidé d’écrire une lettre à Julie. Je lui ai expliqué ma situation, sans colère ni reproche. Je lui ai dit combien j’aimais ses enfants et combien il était difficile pour moi de ne pas pouvoir leur offrir ce dont ils avaient besoin. Je lui ai demandé pardon si je l’avais déçue.
Quelques jours plus tard, elle est venue frapper à ma porte avec Paul et Chloé. Elle avait les yeux rouges d’avoir pleuré.
— Je suis désolée Caroline… Je ne savais pas que c’était aussi dur pour toi.
On s’est prises dans les bras toutes les deux. Les enfants ont couru vers moi en criant « Mamie ! »
Depuis ce jour-là, on essaie de s’entraider différemment. Julie me laisse toujours un peu d’argent quand elle me confie les enfants. Et moi, j’ose lui dire quand ça ne va pas.
Mais parfois, la peur revient : et si un jour je ne pouvais vraiment plus les aider ? Est-ce qu’on finirait par m’en vouloir encore ? Est-ce qu’on oublie trop facilement que les grands-parents aussi peuvent être fragiles ? Qu’en pensez-vous ?