Personne ne voulait accueillir mon fils : un père face à la solitude et au silence

« Non, François, ce n’est pas possible. On ne peut pas prendre Julien chez nous. Tu comprends… avec ce qu’il a fait… »

La voix de mon frère Étienne résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couperet. Je serre le combiné du téléphone si fort que mes jointures blanchissent. Je me retiens de crier, de supplier, mais je sens déjà la colère monter, mêlée à une honte sourde. Mon fils, mon Julien, n’a plus nulle part où aller. Et moi, je suis seul face à ce gouffre.

Tout a commencé il y a deux ans, dans notre petite ville de Tours. Julien avait 17 ans, il était vif, drôle, parfois un peu trop impulsif. Sa mère, Claire, et moi étions séparés depuis longtemps déjà, mais nous avions réussi à maintenir une certaine harmonie pour lui. Jusqu’au jour où tout a basculé.

Julien a été accusé d’avoir volé dans le magasin où il faisait un stage. Pas une grosse somme, non, mais assez pour que la police s’en mêle. Claire a tout de suite pris ses distances : « Je ne veux plus le voir tant qu’il ne changera pas. » Moi, j’ai voulu comprendre. J’ai cherché à lui parler, à savoir ce qui l’avait poussé à faire ça. Mais Julien s’est enfermé dans le silence.

Les semaines ont passé. Les amis de Julien ont disparu un à un. Les parents des autres adolescents ne voulaient plus qu’il vienne chez eux. Même ma propre famille a commencé à m’éviter. Ma sœur Hélène m’a dit un jour : « Tu devrais peut-être penser à l’envoyer ailleurs… Il a besoin d’un cadre strict. »

Mais où ? Qui voudrait accueillir un garçon dont la réputation était déjà salie ?

Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres de notre petit appartement HLM, j’ai trouvé Julien assis dans le noir, les yeux rougis. Il m’a murmuré : « Papa, je crois que j’ai tout gâché… » J’ai voulu le prendre dans mes bras, mais il s’est recroquevillé sur lui-même.

Les services sociaux sont intervenus. On m’a proposé un foyer éducatif à Blois. J’ai refusé d’abord — comment pouvais-je abandonner mon fils ? Mais la pression est devenue trop forte. Les voisins me regardaient de travers ; certains murmuraient sur notre passage. Un matin, j’ai trouvé « VOLEUR » tagué sur notre porte.

J’ai fini par accepter le placement temporaire. Le jour du départ, Julien n’a rien dit. Il a juste serré son vieux sac à dos contre lui et m’a lancé un regard que je n’oublierai jamais : mélange de reproche et de détresse.

Les mois ont passé. Je recevais parfois des nouvelles du foyer : Julien ne parlait pas beaucoup, il semblait triste mais ne causait pas de problèmes majeurs. Claire ne voulait toujours pas entendre parler de lui. Quant à moi… Je me suis retrouvé seul dans cet appartement trop grand pour une seule personne.

Le soir, je tournais en rond dans le salon, fixant les photos de Julien enfant : son sourire édenté à la plage de La Rochelle, ses yeux pétillants lors de son premier match de foot… Où était passé ce gamin plein de vie ?

Un jour, Étienne m’a appelé : « François, tu dois tourner la page. Tu as fait ce que tu pouvais. » Mais comment tourner la page quand on est père ? Comment accepter que personne — ni famille, ni amis — ne veuille tendre la main à votre enfant ?

J’ai tenté de renouer avec Julien. Je lui ai écrit des lettres chaque semaine : des souvenirs partagés, des mots d’encouragements, des excuses aussi — pour mes absences, pour mes maladresses. Il ne répondait jamais.

Un samedi matin, alors que je faisais la queue à la boulangerie du quartier, j’ai entendu deux voisines chuchoter derrière moi : « Tu sais que c’est le père du garçon du foyer ? » J’ai senti mon cœur se serrer. J’avais envie de leur crier que Julien n’était pas un monstre, qu’il avait juste besoin d’aide… Mais j’ai gardé le silence.

L’hiver suivant, j’ai appris que Julien avait fugué du foyer. Personne ne savait où il était passé. J’ai parcouru les rues de Tours pendant des nuits entières, interrogeant les copains d’avant, les éducateurs… Rien. Le vide.

C’est là que la solitude est devenue insupportable. Je me suis mis à parler tout seul dans l’appartement, à imaginer des dialogues avec Julien :

— Tu vas bien ?
— Ça va papa… Je reviens bientôt.

Mais il ne revenait pas.

Un soir d’avril, alors que je rentrais du travail — j’étais agent d’entretien dans une école primaire — j’ai trouvé une lettre glissée sous ma porte. L’écriture tremblante de Julien :

« Papa,
Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir. Je voulais juste qu’on soit fiers de moi mais j’ai tout raté. Je vais essayer de m’en sortir seul maintenant. Ne t’inquiète pas pour moi.
Je t’aime.
Julien »

J’ai pleuré comme un enfant ce soir-là. Pas seulement pour la douleur d’avoir perdu mon fils, mais aussi pour l’impuissance qui me rongeait depuis des mois.

Aujourd’hui encore, chaque fois que j’entends frapper à la porte ou vibrer mon téléphone, j’espère que ce sera Julien. Je vis avec cette absence qui me colle à la peau comme une seconde ombre.

Parfois je me demande : qu’aurais-je pu faire de plus ? Est-ce qu’on peut vraiment sauver ceux qu’on aime quand tout le monde leur tourne le dos ?

Et vous… auriez-vous agi autrement ?