Entre amour et sacrifice : quand ma belle-famille détruit mon couple
— Tu ne vas pas encore leur faire un virement, Étienne ? Ma voix tremble, mais je ne peux plus me taire. Il est 22h, la lumière blafarde de la cuisine éclaire le visage fatigué de mon mari. Il évite mon regard, pianote nerveusement sur son téléphone.
— Ils en ont besoin, Lucie. Papa a encore des soucis avec la voiture…
Je serre la tasse de thé entre mes mains. Je sens la colère monter, mêlée à une tristesse profonde. Depuis sept ans que nous sommes mariés, cette scène se répète. Sa mère ou son père appelle, toujours pour une urgence : la chaudière en panne, la taxe d’habitation à payer, la voiture qui lâche. Et toujours, c’est à nous de régler l’addition.
Je me souviens du premier Noël passé chez eux à Angers. Sa mère, Monique, m’avait prise à part dans la cuisine :
— Tu sais, Étienne a toujours été un bon fils. Il n’a jamais compté pour nous. On sait qu’on peut compter sur lui.
À l’époque, j’avais trouvé ça attendrissant. Aujourd’hui, ces mots résonnent comme une condamnation.
Au début, j’ai voulu comprendre. Après tout, la famille, c’est sacré en France. Mais au fil des années, j’ai vu notre compte épargne fondre comme neige au soleil. J’ai vu nos projets repoussés : le voyage en Corse annulé, la cuisine jamais refaite, les vacances avec les enfants réduites à un week-end chez ma sœur à Nantes.
Un soir, alors que je couchais notre fils Paul, il m’a demandé :
— Maman, pourquoi on ne va jamais à la mer comme mes copains ?
J’ai menti. J’ai dit qu’on économisait pour plus tard. Mais la vérité, c’est que chaque fois qu’on respire un peu financièrement, le téléphone sonne.
La semaine dernière, c’est allé trop loin. Monique a appelé en pleurs :
— Étienne, si tu ne nous aides pas pour le loyer ce mois-ci, on va être à la rue !
Il a vidé notre livret A sans même m’en parler. J’ai découvert le virement en consultant nos comptes.
Ce soir-là, j’ai explosé :
— Tu te rends compte qu’on n’a plus rien ?! Et si Paul tombe malade ? Et si on a une vraie urgence ?
Il s’est effondré sur une chaise.
— Je ne peux pas leur dire non… Ils n’ont personne d’autre.
J’ai eu envie de hurler que moi non plus je n’avais plus personne. Que notre couple était en train de mourir à petit feu sous le poids de ses parents.
Le lendemain matin, j’ai croisé Monique devant l’école. Elle m’a lancé un sourire gêné.
— Merci pour tout ce que vous faites pour nous… Je sais que ce n’est pas facile.
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes. J’aurais voulu lui dire qu’elle détruisait son fils à force de dépendre de lui. Mais j’ai gardé le silence.
Le soir même, j’ai appelé ma mère.
— Lucie, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu dois poser des limites. Sinon tu vas te perdre.
Mais comment poser des limites sans briser l’homme que j’aime ? Étienne est prisonnier d’un devoir filial qui le ronge. Il culpabilise dès qu’il pense à dire non.
Un dimanche midi, alors que nous étions tous réunis autour du poulet rôti chez nous, Paul a renversé son verre d’eau sur la nappe. Monique s’est levée d’un bond :
— Oh là là ! Décidément, tout part en vrille dans cette maison…
J’ai senti une boule dans ma gorge. J’ai claqué ma serviette sur la table.
— Non Monique, ce n’est pas Paul qui met tout en vrille ici !
Un silence glacial s’est abattu sur la pièce. Étienne m’a lancé un regard suppliant. J’ai continué :
— On ne peut plus continuer comme ça. On n’a plus d’argent pour nous, pour nos enfants ! On ne peut pas être vos banquiers à vie !
Monique a éclaté en sanglots. Son mari s’est levé sans un mot et a quitté la table. Étienne s’est pris la tête entre les mains.
Après leur départ, il y a eu un long silence entre nous deux. Puis il a murmuré :
— Je ne sais pas comment faire autrement…
Je me suis assise près de lui et j’ai pris sa main.
— On doit apprendre à dire non. Pour nous. Pour Paul et Camille. Sinon on va se perdre tous les deux.
Depuis ce jour-là, rien n’est vraiment réglé. Les appels continuent, mais moins fréquents. Étienne essaie parfois de résister, mais il culpabilise toujours autant.
Je me demande souvent : jusqu’où doit-on aller par amour pour sa famille ? À quel moment doit-on penser à soi sans avoir honte ? Est-ce que d’autres vivent la même chose que moi ?