« On ne viendra pas le chercher » – L’ombre d’un frère sur ma vie
« On ne viendra pas le chercher. »
La phrase résonne dans la salle de repos, froide et impersonnelle, comme un coup de marteau sur une cloche fêlée. Je serre la feuille entre mes doigts, le message écrit d’une main tremblante par la sœur du patient : « Nous ne pouvons pas nous occuper de lui. Désolée. »
Je m’appelle Claire, j’ai trente-huit ans, et je travaille depuis dix ans dans le service de rééducation neurochirurgicale à l’hôpital Édouard-Herriot, à Lyon. Ce matin-là, je suis fatiguée, vidée par une nuit blanche à veiller sur des patients qui luttent pour retrouver un peu d’autonomie, un peu de dignité. Mais rien ne m’avait préparée à ce que j’allais vivre avec Monsieur Lefèvre.
Il est arrivé il y a trois semaines, victime d’un AVC massif. Il ne parle presque plus, son regard se perd souvent dans le vide, mais parfois il me fixe avec une intensité qui me met mal à l’aise. Je sais qu’il comprend tout. Il attend quelqu’un. Sa famille.
— Claire, tu peux venir ? demande le Dr Morel en passant la tête dans l’embrasure de la porte. La famille de Lefèvre est au téléphone.
Je prends une inspiration, je me prépare à rassurer, à expliquer les progrès, à parler d’espoir. Mais la voix au bout du fil est sèche, distante.
— Nous ne viendrons pas. Nous avons tout essayé. Il n’a jamais été là pour nous. C’est à vous de vous en occuper maintenant.
Je reste figée, le combiné collé à l’oreille. Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse sourde que je n’arrive pas à nommer. Je raccroche, je retourne voir Monsieur Lefèvre. Il me regarde, il attend que je lui dise quelque chose.
— Votre sœur… elle ne peut pas venir aujourd’hui.
Il détourne les yeux. Une larme coule sur sa joue. Je voudrais lui dire que ça ira, que quelqu’un finira par venir, mais je n’y crois pas moi-même.
Le soir, en rentrant chez moi, je retrouve mon frère, Julien. Nous partageons un appartement depuis mon divorce. Il est affalé sur le canapé, la télé allumée, une bière à la main.
— T’as l’air crevée, dit-il sans détourner les yeux de l’écran.
Je m’assois à côté de lui. J’ai envie de lui parler de Monsieur Lefèvre, de cette famille qui abandonne l’un des siens. Mais je me tais. Entre Julien et moi, il y a des années de non-dits, de disputes étouffées sous le tapis du quotidien.
Quand nous étions enfants, Julien était le préféré. Le petit prodige du foot local, celui dont mon père était si fier. Moi, j’étais la fille discrète, studieuse, celle qui s’effaçait pour ne pas déranger. Après la mort de notre mère, tout s’est effondré. Julien a décroché du lycée, il a commencé à traîner avec des types louches. Moi, j’ai fui dans les études et le travail.
Ce soir-là, je repense à toutes les fois où j’ai voulu couper les ponts avec lui. À chaque fois qu’il a eu besoin d’aide et que j’ai répondu présente, même si je lui en voulais encore pour tant de choses. Pourquoi est-ce si difficile d’abandonner quelqu’un qu’on aime mal ?
Le lendemain matin, je retrouve Monsieur Lefèvre dans sa chambre. Il me regarde avec cette même intensité douloureuse.
— Vous voulez parler ? je demande doucement.
Il hoche la tête faiblement. Je m’assois près de lui.
— Ma sœur… elle a raison… J’ai jamais été là… pour elle…
Sa voix est rauque, brisée par l’émotion et la maladie.
— Vous pensez qu’elle vous en veut ?
Il ferme les yeux longtemps avant de répondre :
— Je sais qu’elle me déteste… Mais c’est normal… J’ai tout gâché…
Je sens mes propres yeux s’embuer. Je voudrais lui dire que rien n’est jamais perdu, qu’il y a toujours une chance pour le pardon. Mais est-ce vrai ? Est-ce que moi-même j’y crois encore ?
Les jours passent et chaque matin je m’attends à voir sa sœur débarquer dans le service. Mais elle ne vient pas. Un soir, alors que je termine ma garde, je croise le regard du Dr Morel.
— Tu t’impliques trop, Claire. Tu ne peux pas porter toute la misère du monde sur tes épaules.
Je hausse les épaules.
— Si ce n’est pas moi… alors qui ?
Il soupire et s’éloigne dans le couloir désert.
Chez moi, Julien m’attend avec un plat de pâtes réchauffées.
— Tu sais… commence-t-il maladroitement en triturant sa fourchette… Je voulais te dire merci… Pour tout ce que tu fais pour moi… Je sais que j’ai pas été facile…
Je reste sans voix. Les mots me manquent. Je pense à Monsieur Lefèvre et à sa sœur qui ne viendra jamais. À Julien qui est là malgré tout.
— On fait ce qu’on peut… dis-je simplement.
Cette nuit-là, je rêve de ma mère qui me serre dans ses bras et me murmure que personne n’est jamais vraiment seul tant qu’il reste quelqu’un pour penser à lui.
Quelques jours plus tard, Monsieur Lefèvre s’éteint doucement dans son sommeil. Sa sœur n’est jamais venue.
Je reste longtemps assise au bord de son lit vide. Je pense à toutes ces familles brisées par les non-dits et les blessures anciennes. À toutes ces responsabilités qu’on porte sans savoir pourquoi ni jusqu’où.
En quittant l’hôpital ce soir-là, une question me hante : Jusqu’où va notre devoir envers ceux qui partagent notre sang ? Peut-on vraiment tourner le dos à un frère ou une sœur sans jamais se retourner ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?