Mon frère ne me parle plus depuis que mes parents m’ont offert une voiture : comment la jalousie a brisé notre lien

« Tu crois que tu la mérites plus que moi, c’est ça ? » La voix de Paul résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante. Je me revois, debout dans le salon, les clés de la Clio neuve serrées dans ma main moite, incapable de répondre. Ce jour-là, tout a changé entre nous. Avant, Paul et moi étions inséparables. Deux frères à un an d’écart, complices dans les bêtises comme dans les confidences. Mais depuis que mes parents m’ont offert cette voiture pour mes 19 ans, un fossé s’est creusé, profond et glacial.

Je n’ai rien demandé. C’est vrai, j’ai eu mon bac avec mention et j’ai commencé la fac à Lyon. Mes parents disaient que j’en aurais besoin pour les trajets, que c’était une récompense pour mes efforts. Mais Paul, lui, a vu autre chose : une injustice. Lui aussi avait eu son bac, mais sans mention. Il avait préféré faire un apprentissage en plomberie, et n’avait jamais rien reçu d’aussi précieux. Depuis ce jour, il ne m’adresse plus la parole. À table, il mange en silence, le regard fixé sur son assiette. Quand je rentre le soir, il s’enferme dans sa chambre. Maman tente de détendre l’atmosphère : « Paul, tu veux du gratin ? » Il hoche la tête sans lever les yeux. Papa soupire. Moi, je me sens coupable d’exister.

Un soir, j’ai tenté d’engager la conversation. « Tu veux qu’on aille faire un tour ? Je peux te laisser conduire si tu veux… » Il m’a lancé un regard noir : « Garde-la ta bagnole. » J’ai senti ma gorge se serrer. Je n’avais jamais vu autant de colère dans ses yeux. J’ai voulu lui expliquer que je n’avais rien demandé, que je donnerais n’importe quoi pour retrouver notre complicité d’avant. Mais les mots sont restés coincés.

Les semaines ont passé. À la fac, je fais semblant d’aller bien. Mes amis ne comprennent pas pourquoi je rentre tous les week-ends dans ce village paumé du Beaujolais où tout le monde se connaît et où les rumeurs vont vite. « T’as de la chance d’avoir une voiture ! » me disent-ils. Mais à quoi bon si je perds mon frère ?

Un dimanche matin, j’ai surpris une conversation entre mes parents dans la cuisine.
— Il faut qu’on fasse quelque chose pour Paul… Il se renferme de plus en plus.
— Je sais… Mais on ne peut pas revenir en arrière.
J’ai compris alors que ce cadeau empoisonné avait blessé tout le monde.

J’ai décidé d’agir. J’ai attendu Paul à la sortie de son boulot. Il est sorti du camion de l’entreprise, les mains noires de cambouis.
— Paul, attends !
Il a accéléré le pas.
— S’il te plaît… Je veux juste te parler.
Il s’est arrêté brusquement.
— Quoi ? Tu veux encore me montrer ce que t’as et pas moi ?
J’ai senti les larmes monter.
— Non… Je veux juste qu’on redevienne frères.
Il a détourné les yeux.
— C’est facile pour toi de dire ça… T’as toujours été le préféré.
— C’est pas vrai !
— Si ! T’as toujours eu des félicitations, des cadeaux… Moi on me dit juste de bosser plus dur.
Je n’avais jamais entendu sa douleur aussi clairement. J’ai voulu poser ma main sur son épaule mais il a reculé.

Le soir même, j’ai écrit une lettre à mes parents. Je leur ai dit que je voulais rendre la voiture, que je préférais prendre le train plutôt que de perdre mon frère. Ils ont refusé : « Ce n’est pas à toi de réparer nos erreurs », a dit maman en pleurant.

Les jours suivants ont été un enfer de non-dits et de regards fuyants. Un samedi soir, alors que je rentrais tard d’une fête chez un ami, j’ai trouvé Paul assis sur le capot de la Clio, une bière à la main.
— Tu sais conduire ? ai-je lancé timidement.
Il a haussé les épaules.
— J’ai appris sur le vieux Kangoo de l’entreprise…
J’ai tendu les clés sans un mot. Il les a prises, a démarré la voiture et m’a fait signe de monter.
On a roulé longtemps dans la nuit noire des vignes du Beaujolais. Aucun mot au début. Puis il a parlé :
— J’suis désolé… J’suis juste jaloux. J’me sens moins bien que toi parfois.
J’ai senti un poids s’envoler.
— Moi aussi j’suis désolé… J’aurais dû comprendre avant.
On s’est regardés et on a ri nerveusement. Ce n’était pas encore gagné, mais c’était un début.

Aujourd’hui encore, tout n’est pas parfait entre nous. Il y a des cicatrices qui mettent du temps à guérir. Mais on essaie de se parler, de partager plus qu’avant. Parfois on prend la voiture ensemble pour aller voir un match à Lyon ou juste rouler sans but précis.

Est-ce qu’un simple cadeau peut vraiment briser une famille ? Ou est-ce notre incapacité à dire ce qu’on ressent qui fait le plus de mal ? Je me demande souvent si d’autres familles vivent la même chose… Et vous, avez-vous déjà perdu quelqu’un à cause d’une jalousie mal comprise ?