« Quand j’ai vu mon petit-fils pour la première fois, j’ai compris pourquoi ma fille l’avait abandonné : mon histoire de mère et de grand-mère brisée »

— « Non, je ne veux pas le voir. Je ne peux pas. »

La voix de ma fille, Camille, résonne encore dans ma tête, brisée, étranglée par des sanglots. C’était il y a à peine vingt-quatre heures, dans ce couloir d’hôpital où l’odeur de désinfectant se mêlait à celle de la peur. Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai cru à une crise passagère, à la fatigue, à la panique d’une jeune mère dépassée. Mais quand l’infirmière m’a regardée avec cette compassion gênée, j’ai su que quelque chose clochait.

Je m’appelle Sophie. J’ai quarante-trois ans et je suis devenue grand-mère bien plus tôt que je ne l’aurais imaginé. Ce matin-là, on m’a appelée à l’aube : « Madame Martin ? Votre fille Camille a accouché cette nuit. Elle est partie. Le bébé est là, seul. »

Je me suis précipitée à la maternité de l’hôpital Saint-Joseph à Nantes, le cœur battant à tout rompre. Dans la chambre 312, un berceau minuscule attendait. Je me suis approchée, tremblante. Et là…

Il était si petit, si fragile. Mais ce n’est pas sa taille qui m’a frappée. C’est son visage. Ses yeux en amande, son nez aplati, la forme particulière de ses mains… J’ai compris immédiatement. Trisomie 21. Mon petit-fils était porteur de ce chromosome en plus qui change tout.

Je me suis effondrée sur la chaise, incapable de parler. Comment Camille avait-elle pu… Pourquoi n’avait-elle rien dit ? Avait-elle su pendant la grossesse ? Je me suis souvenue de ses silences, de ses absences aux rendez-vous médicaux, de ses regards fuyants quand je lui demandais si tout allait bien.

L’infirmière s’est approchée doucement :
— « Vous voulez le prendre dans vos bras ? Il a besoin de chaleur humaine… »

J’ai hoché la tête sans réfléchir. Quand j’ai senti son petit corps contre moi, une vague d’amour m’a submergée, mêlée à une tristesse infinie. Comment ma propre fille avait-elle pu abandonner ce petit être ? Était-ce la peur du regard des autres ? La honte ? Ou simplement l’incapacité d’assumer une telle responsabilité à dix-neuf ans ?

Le lendemain, j’ai retrouvé Camille dans notre appartement du quartier Doulon. Elle était recroquevillée sur le canapé, les yeux rouges, le visage fermé.
— « Pourquoi tu es partie ? Tu ne veux vraiment pas le voir ? »
Elle a secoué la tête.
— « Je peux pas, maman… Je peux pas… Je savais depuis le cinquième mois. Le médecin m’a dit qu’il y avait un risque… Mais je voulais pas y croire. Et puis quand je l’ai vu… J’ai eu peur. Je me suis sentie incapable… Je veux pas qu’on me regarde comme une bête curieuse toute ma vie. Je veux pas être ‘la fille qui a eu un bébé trisomique’. Je peux pas… »

Je n’ai rien dit. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, lui dire que tout irait bien, mais je savais que ce serait un mensonge. Moi-même, j’étais terrifiée.

Les jours suivants ont été un tourbillon d’émotions et de démarches administratives. L’assistante sociale m’a expliqué que si personne dans la famille ne se manifestait, le bébé serait placé en pouponnière puis proposé à l’adoption.

J’ai passé des nuits blanches à peser le pour et le contre. J’avais déjà élevé seule Camille après le départ de son père. Mon boulot d’aide-soignante me laissait peu de répit. Comment pourrais-je offrir une vie décente à cet enfant qui aurait besoin de soins particuliers, d’attention constante ?

Mais chaque fois que je pensais à ce petit garçon seul dans son berceau d’hôpital, mon cœur se serrait.

Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai surpris une conversation entre mes voisins sur le palier.
— « Tu as entendu pour la fille Martin ? Elle a laissé son bébé à l’hôpital… Paraît qu’il est handicapé… »
— « C’est triste mais franchement, qui aurait le courage d’élever un enfant comme ça ? »

J’ai claqué la porte plus fort que d’habitude. La honte et la colère m’ont envahie.

Finalement, j’ai pris ma décision. J’ai signé les papiers pour devenir tutrice légale de mon petit-fils, que j’ai appelé Louis.

Les premiers mois ont été un enfer et un miracle à la fois. Les rendez-vous médicaux s’enchaînaient, les nuits étaient courtes et les angoisses immenses. Mais Louis souriait tout le temps. Il riait aux éclats dès qu’il voyait mon visage fatigué penché sur lui.

Camille venait parfois le voir en cachette, quand elle pensait que je ne la verrais pas. Elle restait sur le seuil de la porte, les yeux embués.
— « Il va bien… Il est heureux avec toi… Tu crois qu’un jour je pourrai… lui parler ? »
Je lui ai souri tristement.
— « Il t’attendra aussi longtemps qu’il faudra. »

Aujourd’hui, Louis a trois ans. Il va à la crèche spécialisée du quartier Malakoff et il illumine nos vies malgré les difficultés.

Mais chaque soir, quand je le borde dans son petit lit bleu et que j’entends Camille pleurer dans sa chambre d’étudiante au fond du couloir, je me demande encore : qu’aurais-je fait à sa place ? Est-ce qu’on peut vraiment juger une mère qui abandonne son enfant quand elle se sent incapable de l’aimer comme il le mérite ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait si vous aviez été Camille ou moi ?