Ce vieux landau qui a brisé notre famille : mon histoire de loyauté et de douleur
« Tu ne vas quand même pas t’accrocher à ce vieux truc, Claire ? »
La voix de Sophie résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je serre le landau contre moi dans le grenier poussiéreux. Le soleil de fin d’après-midi filtre à travers la lucarne, dessinant des ombres sur le tissu bleu pâle, usé par les années mais intact. Ce landau, c’est tout ce qu’il me reste de Paul, mon fils. Il aurait eu six ans aujourd’hui.
Sophie, ma sœur cadette, est entrée dans la pièce sans frapper, son ventre rond précédant son sourire impatient. Elle attend sa première fille, et toute la famille ne parle que de ça depuis des semaines. Mais moi, je n’arrive pas à me réjouir comme les autres. Je suis heureuse pour elle, bien sûr, mais il y a cette douleur sourde qui ne me quitte plus depuis l’accident.
« Claire, tu sais que ce landau serait parfait pour Juliette. Tu n’en as plus besoin… »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai caressé la poignée en bois, repensant à toutes ces promenades dans le parc Montsouris, aux rires de Paul, à ses petites mains qui s’agrippaient à mes doigts. Comment expliquer à Sophie que ce landau n’est pas un simple objet ? Que c’est mon dernier lien avec mon fils disparu ?
« Je… Je ne peux pas, Sophie. Pas maintenant. »
Son visage s’est fermé. Elle a croisé les bras sur sa poitrine, blessée dans son orgueil. « Tu es égoïste, tu sais ? Juliette va naître dans deux mois et tu préfères garder ce landau pour… pour quoi au juste ? Pour pleurer dessus ? »
J’ai senti la colère monter, mais aussi la honte. Peut-être qu’elle avait raison. Peut-être que je devrais tourner la page. Mais comment faire quand chaque objet, chaque odeur, chaque souvenir me ramène à Paul ?
Le soir même, maman m’a appelée. « Claire, tu sais que Sophie a besoin de toi. Elle compte sur toi pour l’aider à accueillir sa fille. Ce landau… il serait utile à quelqu’un d’autre maintenant. »
J’ai raccroché sans répondre. J’avais l’impression d’être prise au piège entre mon chagrin et les attentes de ma famille. Pendant des jours, j’ai évité Sophie. Je me suis enfermée chez moi, refusant les invitations aux repas du dimanche, ignorant les messages sur le groupe familial WhatsApp.
Un matin, alors que je descendais chercher le courrier, j’ai croisé mon père sur le palier. Il m’a regardée longuement avant de dire : « Tu sais, Claire, on ne t’en voudra pas si tu veux garder le landau. Mais il ne faudrait pas que ça te détruise non plus. »
Je me suis effondrée dans ses bras. J’ai pleuré comme une enfant, vidée par la douleur et la culpabilité. Papa n’a rien dit de plus. Il m’a juste serrée fort.
Quelques jours plus tard, Sophie est revenue à la charge. Cette fois-ci, elle était accompagnée de maman et de notre tante Lucie. Elles se sont assises autour de la table du salon comme un tribunal improvisé.
« Claire, il faut que tu comprennes… »
« Tu ne peux pas rester enfermée dans le passé… »
« Paul aurait voulu que tu avances… »
Leurs voix se mélangeaient dans un brouhaha étouffant. Je me suis sentie acculée, incomprise. J’ai crié : « Mais vous ne comprenez rien ! Ce landau, c’est tout ce qu’il me reste ! Si je le donne, c’est comme si Paul n’avait jamais existé ! »
Un silence glacial a suivi. Sophie a fondu en larmes et s’est enfuie de chez moi. Maman m’a lancé un regard triste avant de partir à son tour.
Depuis ce jour-là, quelque chose s’est brisé entre nous. Les repas familiaux sont devenus rares et tendus. On évite le sujet du landau comme une plaie ouverte. Juliette est née il y a trois semaines et je ne l’ai vue qu’une seule fois à la maternité. Sophie ne m’adresse plus la parole.
Le landau est toujours là, dans mon grenier. Parfois je monte le voir, je passe la main sur le tissu usé et je parle à Paul comme s’il pouvait m’entendre.
Est-ce que j’ai eu tort ? Aurais-je dû céder pour préserver la paix familiale ? Ou bien ai-je eu raison de garder ce qui me reste de mon fils ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on doit vraiment tout sacrifier pour la famille ?