Mon mari paie toutes les factures, mais je ne vois jamais l’argent : mon combat pour exister dans mon propre foyer
« Tu as encore acheté du lait bio ? Tu sais bien que c’est plus cher, Nora. »
La voix d’Étienne résonne dans la cuisine, froide et tranchante comme une lame. Je serre la bouteille entre mes mains, le regard fixé sur le carrelage. Ma fille, Camille, joue dans le salon, inconsciente de la tension qui s’installe chaque soir entre ses parents. Je voudrais lui épargner ça, mais comment faire quand on n’a même pas le droit de choisir le lait qu’on achète ?
Je m’appelle Nora. J’ai 34 ans et je vis à Paris, dans un appartement hérité de la famille d’Étienne, mon mari. Il travaille dans une grande banque du boulevard Haussmann. Moi, j’ai arrêté de travailler après la naissance de Camille. C’était censé être temporaire. Trois ans plus tard, je suis toujours à la maison. Étienne paie toutes les factures, gère tous les comptes. Je n’ai pas de carte bancaire à mon nom. Pour chaque dépense, je dois demander.
« Tu peux me donner vingt euros pour la pharmacie ? »
Il soupire, sort son portefeuille, compte les billets comme s’il me faisait l’aumône. Je me sens humiliée. Parfois, il me dit : « Tu n’as pas besoin d’argent, tout est payé. » Mais moi, j’ai besoin d’exister.
Le matin, quand j’emmène Camille à la crèche, je croise les autres mamans. Elles parlent de leurs projets, de leurs boulots, de leurs sorties. Moi, je souris poliment. Je n’ai rien à raconter. Je me sens transparente.
Un jour, ma mère m’appelle :
— Nora, tu as l’air fatiguée… Tu travailles trop à la maison ?
Je ris jaune.
— Non maman… C’est juste que…
Je n’ose pas lui dire que je n’ai même pas de quoi m’acheter un café sans passer par Étienne.
Le soir, après avoir couché Camille, je regarde par la fenêtre les lumières de Paris. J’imagine une autre vie. Une vie où je pourrais décider pour moi-même. Où je pourrais acheter un livre sans demander la permission. Où je pourrais offrir un cadeau à ma fille sans avoir à justifier chaque centime.
Un samedi matin, alors qu’Étienne lit Le Monde dans le salon, je prends mon courage à deux mains.
— Étienne… On peut parler ?
Il ne lève même pas les yeux.
— Je t’écoute.
— J’aimerais avoir un compte à moi. Juste pour mes dépenses personnelles…
Il soupire bruyamment.
— Nora… On en a déjà parlé. Ce n’est pas nécessaire. Je gère tout très bien. Pourquoi compliquer les choses ?
Je sens mes joues brûler.
— Parce que j’ai besoin d’exister aussi !
Il pose enfin son journal et me regarde comme si j’étais une enfant capricieuse.
— Tu exagères. Tu as tout ce qu’il te faut ici.
Je monte dans la chambre et j’éclate en sanglots. Je pense à mes études de lettres, à mes rêves d’écriture, à tout ce que j’ai laissé de côté pour cette famille qui ne me ressemble plus.
Quelques jours plus tard, je croise Claire devant la crèche. Elle remarque mon air triste.
— Ça va Nora ?
Je craque.
— Non… J’ai l’impression d’étouffer chez moi. Je n’ai aucune autonomie…
Elle me prend la main.
— Tu sais, tu n’es pas seule. Beaucoup de femmes vivent ça. Tu devrais en parler à quelqu’un…
Cette phrase résonne en moi toute la journée. Le soir venu, je cherche sur Internet : « dépendance financière femme au foyer France ». Je découvre des témoignages bouleversants. Des femmes comme moi, prisonnières d’un confort qui n’en est pas un.
Je décide d’écrire une lettre à Étienne :
« J’ai besoin d’un compte à mon nom. J’ai besoin de retrouver confiance en moi et en notre couple. Sinon… »
Je n’ose pas finir la phrase.
Le lendemain matin, je lui tends la lettre avant qu’il parte travailler. Il la lit en silence puis me regarde longuement.
— Tu veux vraiment en arriver là ?
Je hoche la tête.
— Oui.
Il finit par accepter d’ouvrir un compte commun où j’aurai accès à une partie du budget familial. Ce n’est qu’un début mais pour moi c’est une victoire immense.
Aujourd’hui encore, rien n’est simple entre nous. Il y a des disputes, des non-dits, des blessures qui mettent du temps à guérir. Mais j’ai retrouvé un peu de ma dignité.
Parfois je me demande : combien sommes-nous en France à vivre derrière des murs dorés qui sont en réalité des prisons ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible dans votre propre vie ?