Liens brisés : Mon combat pour trouver ma place dans une famille française

« Tu n’es pas mon fils, Marc, tu ne le seras jamais. » Les mots de Madame Lefèvre claquent encore dans ma tête comme une gifle. J’ai douze ans, debout dans le couloir froid de leur appartement à Roubaix, mon sac à la main, les yeux embués de larmes. Monsieur Lefèvre détourne le regard, mal à l’aise. Je comprends que je dois partir. Encore une fois.

Je m’appelle Marc, j’ai grandi dans un foyer d’enfants à Lille. On dit souvent que les enfants comme moi sont « placés » parce qu’ils n’ont plus de famille ou parce que leurs parents n’ont pas su s’occuper d’eux. Mais personne ne parle de ce vide qui vous ronge, de cette sensation d’être un meuble qu’on déplace d’une pièce à l’autre sans jamais trouver sa place.

Au foyer, on apprend vite à ne pas trop s’attacher. Les éducateurs changent, les copains aussi. On partage nos peurs à voix basse sous les draps, on se promet qu’un jour, on aura une vraie famille. Mais au fond, on n’y croit plus vraiment.

Quand la famille Lefèvre m’a accueilli, j’ai cru que c’était enfin mon tour. Ils avaient une belle maison, un chien qui s’appelait Biscotte et une fille de mon âge, Camille. Au début, tout semblait parfait. Mais très vite, j’ai senti que je dérangeais. Camille ne voulait pas partager sa chambre, Madame Lefèvre me reprenait sans cesse sur ma façon de parler ou de manger. Un soir, elle a dit devant tout le monde : « On n’est pas là pour réparer tous les enfants cassés du Nord. » J’ai compris que je n’étais qu’un fardeau.

Le jour où ils m’ont renvoyé au foyer, j’ai arrêté de croire en la famille. Je me suis construit une carapace. Les éducateurs me disaient : « Marc, il faut que tu fasses confiance aux adultes. » Mais comment faire confiance quand on vous abandonne encore et encore ?

Un matin d’automne, la directrice du foyer m’a appelé dans son bureau. « Marc, il y a un couple qui souhaite te rencontrer. Ils s’appellent Barbara et André Martin. Ils vivent à Arras. » J’ai haussé les épaules. Encore des adultes qui veulent jouer aux sauveurs.

Le jour de la rencontre, Barbara portait un pull rouge et avait un sourire timide. André était grand, un peu maladroit, il m’a tendu la main en bafouillant : « On est très contents de te rencontrer, Marc. » Je n’ai rien répondu. Je ne voulais pas leur donner l’espoir qu’ils pourraient m’aimer ou que je pourrais les aimer en retour.

Les premiers mois chez eux ont été étranges. Barbara cuisinait des plats que je ne connaissais pas – du gratin dauphinois, des tartes aux pommes maison – et André me proposait de l’accompagner au marché le samedi matin. Ils posaient des questions sur moi, sur ce que j’aimais faire, sur mes souvenirs d’enfance. Mais je restais fermé comme une huître.

Un soir d’hiver, alors qu’il neigeait dehors, Barbara est venue s’asseoir près de moi dans le salon.
— Tu sais Marc, on ne veut pas te remplacer ta famille. On veut juste t’offrir un endroit où tu te sentes chez toi.
Je l’ai regardée sans répondre. J’avais envie de la croire, mais la peur était plus forte.

À l’école, ce n’était pas plus simple. Les autres élèves savaient que je venais d’un foyer. Certains se moquaient : « Alors Marc, t’as pas de parents ? T’es un cassos ou quoi ? » Je rentrais chez Barbara et André avec la rage au ventre.

Un jour, après une dispute avec un garçon du collège qui m’avait traité de « bâtard du foyer », j’ai claqué la porte en rentrant et j’ai hurlé sur André qui voulait me calmer.
— T’es pas mon père ! Arrête de faire semblant !
Il a baissé les yeux et m’a juste dit :
— Je sais que je ne suis pas ton père, Marc. Mais je tiens à toi quand même.

Cette phrase m’a bouleversé plus que je ne voulais l’admettre.

Petit à petit, des gestes simples ont commencé à fissurer ma carapace. Barbara me laissait des petits mots dans mon sac pour m’encourager avant les contrôles. André m’a appris à réparer un vélo et m’a emmené voir un match du LOSC au stade Pierre-Mauroy. Un soir, ils m’ont proposé de partir en vacances avec eux en Bretagne. J’ai hésité longtemps avant d’accepter.

Sur la plage de Saint-Malo, alors que le vent fouettait mon visage et que je riais pour la première fois depuis des années, Barbara a pris une photo de moi.
— Tu souris enfin, Marc.
J’ai baissé la tête pour cacher mes larmes.

Mais malgré tous leurs efforts, il y avait toujours cette voix dans ma tête qui me disait que je ne méritais pas leur amour. Que tôt ou tard, ils finiraient par m’abandonner eux aussi.

Un soir d’été, alors qu’on dînait dehors sous les lampions du jardin, André a posé sa main sur mon épaule.
— Marc… On voudrait t’adopter officiellement. Mais c’est toi qui décides.
J’ai senti mon cœur s’arrêter. Adopter ? Moi ? J’ai paniqué et je suis parti en courant dans la nuit.

Je me suis retrouvé assis sur le trottoir devant la maison voisine, incapable de respirer. Toutes les blessures du passé sont remontées d’un coup – les adieux dans le foyer, les promesses non tenues, le regard froid de Madame Lefèvre…

Barbara m’a retrouvé là, recroquevillé sur moi-même.
— Tu as peur qu’on t’abandonne aussi ?
J’ai hoché la tête sans pouvoir parler.
— On ne te promettra jamais que tout sera parfait… Mais on sera là pour toi. Même quand tu seras en colère contre nous.

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai accepté de pleurer dans les bras d’un adulte.

Aujourd’hui j’ai dix-sept ans. Je vis toujours chez Barbara et André. Ce ne sont pas mes parents biologiques mais ils sont devenus ma famille. Il y a encore des jours où le doute me ronge – où je me demande si j’ai vraiment le droit d’être heureux ici.

Mais parfois je me surprends à rêver d’avenir avec eux…

Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures du passé ? Est-ce qu’on peut apprendre à faire confiance quand on a été trahi tant de fois ? Qu’en pensez-vous… vous qui avez peut-être connu l’abandon ou l’accueil d’un enfant différent ?