Il m’a trahie, puis il a dit que c’était de ma faute : mon histoire de mère dévouée et de femme oubliée
« Tu ne vois donc rien ? Tu ne comprends pas que tu m’as laissé tomber ? » Sa voix résonne encore dans la cuisine, entre la pile de vaisselle sale et les miettes du goûter des enfants. Je serre la tasse de café froid dans mes mains, incapable de répondre. Je sens mes jambes trembler, mais je reste debout, droite, comme toujours.
Je m’appelle Claire. J’ai 38 ans, deux enfants, et jusqu’à ce matin, je croyais que ma vie était à peu près sous contrôle. Je n’ai jamais été une femme qui se met en avant. Depuis la naissance de Camille, puis de Paul, tout mon univers s’est recentré sur eux : les petits-déjeuners à préparer, les trajets à l’école, les réunions parents-profs, les activités du mercredi, les rendez-vous chez le pédiatre. Chaque minute de ma journée était planifiée. J’étais fière d’être cette mère solide, fiable, celle sur qui tout le monde pouvait compter.
Et lui… François. Mon mari depuis quinze ans. Il rentrait tard du travail, fatigué, souvent silencieux. Je ne lui en voulais pas : je savais que son boulot à la mairie était stressant. Mais ce matin-là, il a tout lâché d’un coup. « Je ne peux plus continuer comme ça. J’ai rencontré quelqu’un d’autre. »
J’ai cru que j’allais m’effondrer. Mais il a continué, implacable : « Tu t’es tellement consacrée aux enfants que tu m’as oublié. Tu n’es plus la femme dont je suis tombé amoureux. »
J’ai voulu crier, pleurer, le gifler peut-être. Mais je n’ai rien fait. Je me suis contentée de ramasser la tartine tombée par terre et de la jeter machinalement à la poubelle. Les enfants étaient dans leur chambre ; ils n’avaient rien entendu. Pour eux, je devais rester forte.
Les jours suivants ont été un enfer silencieux. François dormait sur le canapé. Il partait tôt, rentrait tard. Les enfants sentaient que quelque chose clochait. Camille m’a demandé pourquoi papa ne venait plus lui lire d’histoire le soir. J’ai menti : « Il est très fatigué en ce moment, ma chérie. »
Le week-end suivant, ma mère est venue garder les enfants pour que nous puissions « parler ». Je me suis assise en face de François dans le salon, les mains moites, le cœur battant trop fort.
— Tu veux vraiment divorcer ?
Il a haussé les épaules.
— Je ne sais pas… Je veux juste être heureux. Et toi aussi, tu mérites d’être heureuse.
— Mais je suis heureuse ! Enfin… je croyais l’être.
Il a soupiré, l’air las.
— Tu vis pour eux, Claire. Pas pour toi. Ni pour nous.
J’ai senti la colère monter.
— C’est facile de dire ça ! Qui s’occupe des devoirs ? Qui gère les rendez-vous chez l’orthophoniste ? Qui fait tourner la maison ?
Il a baissé les yeux.
— Je sais… Mais j’ai besoin d’exister aussi.
Je me suis levée brusquement.
— Et moi alors ? J’existe encore pour toi ?
Il n’a pas répondu.
Cette nuit-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans la salle de bains pour ne pas réveiller les enfants. J’avais l’impression d’être punie pour avoir trop aimé mes enfants, pour avoir voulu être une bonne mère.
Les semaines ont passé. François a fini par partir s’installer chez « elle », une collègue de la mairie. Les enfants l’ont mal vécu : Paul a commencé à faire des cauchemars ; Camille est devenue silencieuse à l’école. Moi, je me suis retrouvée seule avec mes doutes et ma colère.
Un jour, en déposant Paul au foot, une autre maman — Sophie — m’a prise à part.
— Ça va, Claire ? Tu as l’air épuisée…
J’ai failli répondre « oui », comme d’habitude. Mais cette fois, j’ai craqué.
— Non… François est parti. Il m’a dit que c’était de ma faute parce que je me suis trop occupée des enfants.
Sophie m’a serrée dans ses bras sans rien dire. Et là, j’ai compris que je n’étais pas seule.
Peu à peu, j’ai commencé à parler autour de moi : à ma sœur Hélène, à ma voisine Mireille… Toutes avaient une histoire à raconter sur le sacrifice des mères, sur la culpabilité qu’on nous fait porter dès qu’on pense un peu à nous-mêmes ou qu’on oublie notre couple au profit des enfants.
J’ai pris rendez-vous chez une psychologue — une première pour moi — et j’ai osé dire tout haut ce que je n’avais jamais formulé : « J’ai peur d’avoir tout raté. »
La psy m’a regardée avec douceur.
— Vous n’avez rien raté, Claire. Vous avez aimé vos enfants du mieux que vous pouviez. Maintenant, il faut apprendre à vous aimer aussi.
Ce soir-là, j’ai préparé des crêpes avec Camille et Paul. On a ri comme jamais depuis des mois. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti une petite lumière au fond de moi : peut-être que je pouvais être une bonne mère ET une femme qui existe pour elle-même.
Mais parfois, la nuit, quand tout est silencieux et que je repense à ce qu’il m’a dit — « C’est ta faute » — je me demande : pourquoi est-ce toujours aux femmes qu’on demande de choisir entre être mère et être femme ? Est-ce vraiment possible d’être tout à la fois sans se perdre soi-même ? Qu’en pensez-vous ?