Ma petite Camille en robe Chanel : Suis-je vraiment une mauvaise mère ?
— Tu ne crois pas que tu exagères, Claire ? Une robe Chanel pour une fillette de six ans… Tu veux qu’on dise quoi au village ?
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la petite main de Camille, qui tourne sur elle-même devant le miroir, ravie de sa nouvelle robe ivoire. Son sourire éclaire la pièce, mais je sens déjà l’ombre du jugement s’étendre sur nous.
Je m’appelle Claire Dubois. J’ai grandi ici, à Saint-Florent, un village où tout le monde connaît tout le monde et où les ragots circulent plus vite que le mistral. Quand j’ai eu Camille, j’ai juré qu’elle ne manquerait jamais de rien. Mon enfance à moi, c’était les vêtements rapiécés, les chaussures trop petites et les anniversaires oubliés. Je voulais autre chose pour elle. Je voulais qu’elle se sente unique, précieuse.
Mais ce matin-là, alors que je l’accompagne à l’école, je sens les regards se poser sur nous. Les chuchotements commencent dès la grille franchie.
— Tu as vu la petite Camille ? On dirait une poupée de vitrine !
— Sa mère a encore craqué…
Je baisse les yeux, mais Camille ne remarque rien. Elle court vers ses amies, sa robe virevolte sous le soleil. Je voudrais être fière, mais une boule se forme dans ma gorge.
Le soir, à table, mon mari Julien me lance un regard fatigué.
— Claire, tu sais bien que ça fait jaser… On n’a pas les moyens de vivre comme à Paris. Tu veux vraiment qu’elle soit différente des autres ?
Je me défends :
— Ce n’est pas une question d’argent ou de paraître ! Je veux juste qu’elle ait confiance en elle… Qu’elle ne ressente jamais ce manque que j’ai connu.
Julien soupire. Il ne comprend pas. Personne ne comprend.
Le dimanche suivant, chez mes parents, la tension monte d’un cran. Ma sœur Sophie s’en mêle :
— Franchement Claire, tu crois que c’est sain ? Camille n’a même plus envie d’aller jouer dehors, elle a peur d’abîmer ses vêtements ! Et puis… pourquoi ce prénom ? Camille… C’est joli, mais on dirait que tu veux qu’elle sorte du lot à tout prix.
Je me tais. Comment leur expliquer ce besoin viscéral de protéger ma fille du gris de la vie ?
Les semaines passent et les remarques deviennent plus acides. À la boulangerie, Madame Martin me lance :
— Vous savez, ici on n’a pas besoin de tout ce luxe pour être heureux.
À l’école, Camille rentre un soir les yeux rouges.
— Maman, pourquoi les autres disent que je suis « la petite bourgeoise » ?
Mon cœur se brise. Je m’assois à côté d’elle sur le lit.
— Ma chérie, tu es spéciale parce que tu es toi. Les vêtements ne comptent pas… Ce qui compte c’est ce que tu as dans le cœur.
Mais je sens que mes mots sonnent creux. Ai-je fait fausse route ?
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres, Camille vient me voir avec sa robe Chanel froissée dans les mains.
— Maman, je peux la donner à Emma ? Elle n’a jamais de jolies robes et elle m’a dit qu’elle aimerait bien en avoir une comme ça…
Je reste sans voix. Ma fille a compris ce que moi je n’ai jamais su voir : le vrai luxe, c’est de partager.
Le lendemain, nous allons ensemble chez Emma. Sa mère pleure en voyant la robe. Camille rayonne d’un bonheur simple et pur.
Ce soir-là, je m’effondre dans les bras de Julien.
— J’ai voulu trop bien faire… J’ai oublié l’essentiel.
Il me serre fort.
— Tu es une bonne mère, Claire. On apprend tous les jours.
Aujourd’hui encore, je me demande : où est la limite entre aimer et trop donner ? Est-ce que vouloir offrir le meilleur à son enfant peut finir par lui nuire ? Et vous, jusqu’où iriez-vous par amour pour vos enfants ?