« Tu n’es pas assez cool, mamie ! » : Le jour où le cœur d’une grand-mère s’est brisé

« Mamie, tu pourrais au moins essayer d’être un peu plus… moderne, tu sais ? »

La voix de Lili résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Nous étions dans la cuisine, un samedi après-midi, le soleil filtrait à travers les rideaux à fleurs que j’avais cousus il y a vingt ans. Je préparais son goûter préféré, des madeleines au miel, quand elle a lâché cette phrase, les yeux rivés sur son téléphone.

Je me suis figée, la cuillère en bois suspendue au-dessus du saladier. « Moderne ? » J’ai répété, la gorge serrée. Lili a levé les yeux au ciel, exaspérée : « Oui, mamie… Regarde-toi ! Tu portes toujours les mêmes pulls tricotés, tu ne sais même pas utiliser Instagram… Toutes mes copines ont des grands-mères qui font du yoga ou qui voyagent à Bali ! »

J’ai senti une douleur sourde me traverser la poitrine. Lili était tout pour moi depuis sa naissance. J’avais été là à ses premiers pas, ses premiers chagrins, ses anniversaires… Et voilà qu’à treize ans, elle avait honte de moi.

Le soir même, j’ai appelé ma fille, Claire. « Tu sais ce que Lili m’a dit aujourd’hui ? » Ma voix tremblait. Claire a soupiré : « Maman, c’est l’âge… Elle est en pleine crise d’ado. Ne le prends pas mal. »

Mais comment ne pas le prendre mal ? J’ai passé la nuit à ressasser ses mots. Je me suis revue jeune, pleine de rêves, persuadée que jamais je ne deviendrais une vieille femme dépassée. Pourtant, me voilà, larguée par mon époque et par ceux que j’aime le plus.

Les jours suivants, j’ai essayé de changer. J’ai demandé à Claire de m’expliquer comment fonctionne Instagram. Elle a ri doucement : « Tu veux vraiment t’y mettre ? » J’ai hoché la tête. J’ai téléchargé l’application sur mon vieux téléphone et j’ai posté une photo de mes madeleines. Zéro like.

J’ai aussi tenté le yoga dans le salon, devant une vidéo sur YouTube. Au bout de dix minutes, j’ai failli me coincer le dos. Mais je me suis accrochée. Pour Lili.

Le mercredi suivant, je suis allée la chercher à la sortie du collège. Elle est arrivée avec ses amies, toutes en baskets blanches et jeans déchirés. Moi, j’étais là avec mon manteau en laine et mon sac à main en cuir usé. Lili m’a lancé un regard gêné : « Mamie… tu pouvais pas mettre autre chose ? »

Sur le chemin du retour, j’ai tenté une conversation :
— Tu sais, j’ai essayé Instagram…
Elle a haussé les épaules :
— C’est pas grave mamie, laisse tomber.

Je me suis sentie invisible.

À la maison, j’ai ouvert un vieux carton de photos. J’y ai retrouvé des clichés de moi jeune : cheveux courts à la garçonne, robe à pois, sourire éclatant. Je me suis souvenue de cette époque où j’étais fière d’être différente, où je n’avais pas peur du regard des autres.

Le week-end suivant, toute la famille est venue déjeuner. Lili est restée scotchée à son téléphone pendant tout le repas. À un moment donné, j’ai osé lui demander :
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir avec moi ?
Elle a levé les yeux vers moi, surprise :
— Je sais pas… Peut-être qu’on pourrait faire du shopping ensemble ?

J’ai accepté sans réfléchir. Le samedi d’après, nous sommes allées dans une grande boutique du centre-ville. Lili m’a tendu un jean slim et un pull oversize :
— Essaie ça !
Je me suis sentie ridicule dans la cabine d’essayage, mais quand je suis sortie, Lili a souri :
— T’es belle comme ça !

Son compliment m’a réchauffé le cœur.

Mais ce bonheur a été de courte durée. Quelques jours plus tard, j’ai surpris une conversation entre Lili et sa mère :
— Franchement maman, c’est trop bizarre de voir mamie essayer d’être jeune…
J’ai eu l’impression d’être un clown.

Ce soir-là, j’ai pleuré dans ma chambre. Je ne savais plus quoi faire : rester moi-même et risquer de perdre ma petite-fille ou changer pour lui plaire et perdre mon identité ?

Le lendemain matin, j’ai préparé un petit-déjeuner spécial pour Lili : chocolat chaud maison et tartines grillées comme elle les aime depuis toujours. Elle s’est assise en silence à la table.
— Tu sais Lili… Je ne serai jamais une mamie comme les autres. Mais je t’aime plus que tout au monde.
Elle a baissé les yeux.
— Je sais mamie… Excuse-moi si je t’ai blessée.

Nous avons mangé en silence mais j’ai senti quelque chose changer entre nous. Plus tard dans la journée, elle est venue me voir avec son téléphone :
— Tu veux qu’on fasse une photo ensemble pour ton Instagram ?
J’ai souri à travers mes larmes.

Aujourd’hui encore, je me demande : faut-il vraiment se transformer pour être aimé de ceux qu’on aime ? Ou bien l’amour véritable n’est-il pas d’accepter l’autre tel qu’il est ? Qu’en pensez-vous ?