Ma mère a volé l’argent de mon opération pour partir en vacances : peut-on pardonner l’impardonnable ?

« Tu me regardes comme si j’étais un monstre, Camille… »

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide, presque étrangère. Je serre la lettre du chirurgien dans ma main tremblante. Les mots « opération urgente » et « acompte reçu » me brûlent les yeux. Mais ce n’est pas la douleur physique qui me ronge, c’est cette trahison, brutale, inattendue.

Tout a commencé ce matin-là, quand j’ai reçu un appel de la clinique de Lyon. « Mademoiselle Dubois, nous n’avons pas reçu le virement pour votre intervention. »

J’ai raccroché, abasourdie. L’argent était là, sur le compte épargne que maman gérait pour moi depuis des années. 3 500 euros, économisés sou par sou depuis mes 14 ans, pour cette opération du dos dont j’avais tant besoin. J’ai couru à la banque, le cœur battant. Le conseiller m’a regardée avec pitié : « La somme a été retirée il y a trois jours, en liquide. »

Je suis rentrée chez nous à Villeurbanne, les jambes coupées. Maman était dans le salon, valise ouverte, lunettes de soleil sur la tête. Elle a sursauté en me voyant.

— Où est l’argent ? ai-je lancé, la voix brisée.

Elle a détourné les yeux. « Je… Je pars au lac d’Annecy avec Chantal et les autres. J’avais besoin de souffler… »

J’ai cru m’effondrer. « Tu as pris l’argent de mon opération ?! »

Elle a haussé les épaules, comme si c’était une broutille. « Camille, tu ne comprends pas… Je n’en peux plus de cette vie. Toujours à m’occuper de toi, à courir après l’argent… J’avais besoin d’un peu de bonheur. »

Un peu de bonheur ? Et moi ? Mon dos me fait souffrir chaque nuit, je ne dors plus, je ne peux même plus marcher sans pleurer. J’ai pensé à papa, parti trop tôt dans un accident de moto, à ses promesses de toujours veiller sur moi. Il n’aurait jamais laissé faire ça.

Les jours qui ont suivi ont été un enfer. Maman est partie comme prévu, m’abandonnant seule avec ma douleur et ma colère. J’ai appelé ma tante Sophie à Grenoble. Elle a pleuré avec moi au téléphone : « Ta mère n’est plus elle-même depuis des mois… Mais ça, c’est impardonnable. »

J’ai fouillé dans les papiers de maman. J’ai découvert des lettres d’huissiers cachées sous son matelas : dettes de jeu, crédits à la consommation… Tout s’effondrait. Elle avait menti sur tout.

J’ai passé mes journées à errer dans l’appartement vide, à regarder les photos d’enfance accrochées au mur : maman qui me tient la main sur la plage du Grau-du-Roi, maman qui rit à mon anniversaire… Où était passée cette femme-là ?

Quand elle est revenue du lac d’Annecy, bronzée et souriante, j’ai cru exploser.

— Tu as passé de bonnes vacances ? ai-je craché.

Elle a baissé les yeux. « Camille… Je suis désolée. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

— Tu m’as volé ma santé ! Tu comprends ça ?

Elle s’est effondrée en larmes sur le carrelage. « Je voulais juste oublier mes problèmes… J’ai tout gâché, je le sais… »

J’aurais voulu la consoler, mais ma colère était trop forte. Les semaines ont passé. J’ai dû repousser l’opération ; la douleur est devenue insupportable. Ma tante Sophie a lancé une cagnotte en ligne pour m’aider à réunir l’argent manquant. Des voisins ont donné un peu, des amis du lycée aussi.

Mais chaque soir, je voyais maman s’enfoncer dans la honte et le remords. Elle ne sortait plus de sa chambre, ne mangeait presque plus.

Un soir d’orage, elle est venue s’asseoir au bord de mon lit.

— Camille… Je sais que tu ne me pardonneras jamais. Mais je veux essayer de réparer ce que j’ai fait.

Elle a vendu sa voiture pour compléter la cagnotte et a commencé à consulter une assistante sociale pour ses dettes. Petit à petit, j’ai vu revenir un peu de la mère que j’aimais autrefois.

Mais la blessure reste là, profonde. Comment faire confiance à nouveau ? Comment croire qu’on peut aimer quelqu’un qui vous a trahi au moment où vous aviez le plus besoin de lui ?

Aujourd’hui encore, alors que je me prépare enfin pour l’opération tant attendue, je me demande : peut-on vraiment pardonner l’impardonnable ? Est-ce que le pardon est un choix ou une nécessité pour avancer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?