Décider de divorcer… Mon histoire sur un immeuble de la banlieue parisienne
« Tu ne comprends donc jamais rien ! » La voix de Marc résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, fixant le carrelage usé de notre appartement à Créteil. Il est 7h30, le soleil perce à peine derrière les immeubles gris, et déjà, l’air est lourd de reproches.
« Maman, tu viens ? » demande Paul, mon fils de huit ans, en tirant sur le bas de mon pull. Je lui souris faiblement, tentant d’effacer les traces de larmes qui perlent au coin de mes yeux. Mais il a tout vu. Il voit tout depuis des mois.
Marc claque la porte du salon, son pas lourd résonne dans le couloir. « Je pars bosser. Tâche au moins de ne pas oublier d’aller chercher Paul ce soir ! » Il ne me regarde même pas. J’entends la porte d’entrée claquer, puis le silence. Un silence épais, pesant, qui me serre la gorge.
Je m’assieds à la table, Paul s’installe en face de moi avec ses céréales. Il me regarde, inquiet. « Ça va aller, maman ? » Je hoche la tête, mais je sens que je mens. À lui, à moi-même.
Depuis combien de temps sommes-nous devenus des étrangers sous le même toit ? Depuis quand ai-je cessé d’espérer que Marc me prenne dans ses bras, qu’il me dise simplement : « Ça va aller » ?
La journée s’étire, monotone. Je dépose Paul à l’école primaire Jean-Jaurès, puis je file au supermarché pour mon service du matin. Les rayons sont froids, les néons agressifs. Je croise Sophie, une collègue :
— T’as l’air fatiguée, Claire…
— Ça va, juste une mauvaise nuit.
— Si tu veux en parler…
Je souris poliment. Parler ? À quoi bon ? Personne ne comprend vraiment ce que c’est que de se sentir seule alors qu’on partage un lit chaque nuit.
Le soir venu, je récupère Paul. Il me raconte sa journée avec enthousiasme : « On a fait du foot dans la cour ! J’ai marqué un but ! » Je l’écoute, je ris même un peu. Mais au fond de moi, une tempête gronde.
Marc rentre tard. Il ne dit rien en entrant. Il allume la télé, s’installe sur le canapé avec une bière. Paul va se coucher sans réclamer son histoire du soir. Je m’approche timidement :
— Tu veux qu’on parle ?
— De quoi ? De ta mauvaise humeur ?
— Non… De nous.
— Y’a plus rien à dire.
Il hausse les épaules et monte se coucher sans un regard. Je reste seule dans le salon, le cœur en miettes.
Les jours passent et se ressemblent. Les disputes éclatent pour un rien : une facture oubliée, un repas trop salé, un silence trop long. Je me surprends à rêver d’ailleurs, d’une vie où je pourrais respirer sans avoir peur de ses colères ou de ses silences.
Un soir, alors que Paul dort déjà, je m’effondre sur le balcon minuscule qui donne sur le parking. Les lumières des autres appartements clignotent comme des étoiles tristes. J’appelle ma sœur, Élodie.
— Claire ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je n’en peux plus…
— Tu veux venir quelques jours à Melun ? Prendre l’air ?
— Je ne peux pas laisser Paul…
— Tu dois penser à toi aussi. Tu n’es pas obligée de rester si tu es malheureuse.
Ses mots résonnent en moi toute la nuit. Et si elle avait raison ? Et si je pouvais partir ? Mais comment faire ? Comment expliquer à Paul que sa famille va éclater ? Comment affronter le regard des voisins, des collègues ? Ici, tout le monde connaît tout le monde ; les rumeurs vont vite dans notre immeuble.
Le lendemain matin, alors que Marc part sans un mot et que Paul s’habille pour l’école, je me regarde dans le miroir de la salle de bain. Mes yeux sont cernés, mes cheveux ternes. Où est passée la Claire souriante d’avant ?
Je prends une grande inspiration et décide d’en parler à Paul ce soir-là.
Après le dîner, je m’assieds près de lui sur son lit.
— Paul… Tu sais que papa et moi on se dispute beaucoup en ce moment…
Il hoche la tête tristement.
— Parfois, quand les grandes personnes ne sont plus heureuses ensemble, elles décident de vivre séparément…
Ses yeux s’emplissent de larmes :
— Tu vas partir ?
— Non mon cœur… On va juste changer un peu notre façon de vivre. Mais je serai toujours là pour toi.
Il se blottit contre moi en silence.
Le lendemain, j’annonce ma décision à Marc. Il explose :
— Tu veux tout gâcher ? Pour quoi ? Pour être « heureuse » ? Et Paul alors ? Tu crois qu’il va s’en remettre ?
— Il souffre déjà… On souffre tous les deux.
— Tu es égoïste !
Je prends mes affaires et pars chez Élodie avec Paul pour quelques jours. Les premiers soirs sont difficiles ; il pleure souvent dans mes bras. Mais peu à peu, il retrouve le sourire chez sa tante et ses cousins.
Les démarches administratives commencent : avocat, médiation familiale… Les papiers s’accumulent sur la table basse du salon d’Élodie. Je me sens submergée par la peur et la culpabilité.
Un soir, alors que Paul dort enfin paisiblement, Élodie me serre contre elle :
— Tu as fait preuve d’un courage immense, tu sais… Beaucoup restent par peur du regard des autres ou pour les enfants.
Je pleure longtemps dans ses bras.
Aujourd’hui, cela fait six mois que j’ai quitté Marc. J’ai trouvé un petit appartement à Saint-Maur-des-Fossés ; il est modeste mais lumineux. Paul y a accroché ses dessins partout. Nous réapprenons à vivre autrement — parfois c’est dur, parfois c’est doux.
Parfois je doute encore : ai-je bien fait ? Aurais-je pu sauver notre couple si j’avais été plus patiente ? Mais quand je vois Paul rire à nouveau ou quand je me surprends à sourire sans raison dans la rue… Je crois que j’ai choisi la vie.
Et vous… Auriez-vous eu le courage de tout quitter pour recommencer ailleurs ? Est-ce vraiment égoïste de penser à son propre bonheur quand on est parent ?