« Maman, pourquoi tu ne m’as jamais prise dans tes bras ? » : Le jour où ma fille m’a posé la question qui a bouleversé ma vie
— Maman, pourquoi tu ne m’as jamais prise dans tes bras ?
J’ai failli laisser tomber la théière. Le parfum de la tarte aux pommes flottait encore dans la cuisine, mais tout s’est figé. Ma fille, Claire, me regardait avec une douceur grave, ses mains posées sur la table, les ongles rongés par l’anxiété. Elle avait trente-trois ans, deux enfants, une vie bien à elle. Et moi, j’avais soixante-deux ans et soudain l’impression d’être une étrangère dans ma propre maison.
Je n’ai rien répondu. J’ai senti mes joues chauffer, mes doigts trembler. Dans le silence, le tic-tac de l’horloge semblait hurler. Je n’avais jamais imaginé qu’une question aussi simple pouvait faire aussi mal.
— Je ne t’en veux pas, maman. Je voudrais juste comprendre.
Sa voix était calme, presque tendre. Mais moi, j’étais submergée par la honte et la peur. Comment lui expliquer ? Comment lui dire que j’avais grandi dans une famille où l’on ne s’embrassait pas, où les gestes tendres étaient rares comme la neige en juillet ?
Je me suis assise en face d’elle. J’ai cherché mes mots, mais ils restaient coincés dans ma gorge. J’ai pensé à ma propre mère, Madeleine, femme dure et silencieuse, qui ne m’avait jamais serrée contre elle non plus. Chez nous, on montrait l’amour autrement : un pull tricoté pour l’hiver, une soupe chaude quand on était malade. Les bras restaient croisés, les cœurs bien cachés.
— Tu sais… chez nous, ce n’était pas comme ça. On ne se touchait pas beaucoup. Ce n’était pas qu’on ne s’aimait pas…
Claire a hoché la tête, mais je voyais bien qu’elle attendait plus. Elle voulait comprendre pourquoi je n’avais pas brisé le cercle.
— Mais toi, tu aurais pu changer ça…
Sa voix tremblait à peine. J’ai senti une vieille colère monter en moi : contre ma mère, contre moi-même, contre cette fichue pudeur française qui nous empêche parfois de dire ou de montrer ce qu’on ressent.
Je me suis souvenue de toutes ces fois où j’avais voulu la prendre dans mes bras quand elle était petite : après une chute à vélo, lors de ses cauchemars… Mais je m’étais retenue, par peur du ridicule ou parce que je ne savais pas comment faire.
— J’avais peur… Peur de mal faire, peur que tu trouves ça bizarre…
Claire a souri tristement.
— Tu sais que je serre mes enfants dans mes bras tous les jours ?
J’ai hoché la tête. Je le savais. Et j’en étais fière et jalouse à la fois.
Le silence est revenu. J’ai regardé par la fenêtre : dehors, les feuilles tombaient sur le trottoir de notre petite ville de province. J’ai pensé à toutes ces familles françaises où l’on se parle peu, où l’on garde tout pour soi. À toutes ces mères qui aiment en silence.
— Est-ce que tu m’en veux ?
Claire a pris une gorgée de thé avant de répondre.
— Non… Mais parfois j’aurais aimé sentir que tu étais là. Pas seulement avec des mots ou des gâteaux…
J’ai senti les larmes monter. Je me suis levée brusquement et j’ai ouvert le placard pour chercher du sucre — n’importe quoi pour échapper à son regard.
— Tu sais… Quand ton père est parti, j’étais perdue. Je faisais tout pour que tu ne manques de rien. Mais j’ai oublié l’essentiel.
Elle s’est levée à son tour et m’a rejointe près du plan de travail.
— Il n’est jamais trop tard, maman.
Sa main a effleuré la mienne. Ce simple geste m’a bouleversée plus que tout le reste.
Je me suis demandé combien d’autres mères comme moi vivaient avec ce poids : celui des gestes retenus, des mots jamais dits. En France, on parle beaucoup de la famille, mais on oublie souvent de parler des blessures invisibles qui se transmettent de génération en génération.
Ce soir-là, après le départ de Claire, je suis restée longtemps assise dans la cuisine. J’ai repensé à mon enfance à Limoges, à ces dimanches silencieux chez mes parents, aux repas où chacun gardait ses secrets pour lui. J’ai compris que j’avais reproduit sans le vouloir ce schéma de distance et de pudeur.
Mais j’ai aussi compris que tout pouvait changer. Que même à soixante-deux ans, on pouvait apprendre à ouvrir ses bras.
Le lendemain matin, j’ai appelé Claire.
— Tu veux venir déjeuner dimanche ? Cette fois… je te promets un vrai câlin.
J’ai entendu son sourire au bout du fil.
Aujourd’hui encore, je me demande : combien sommes-nous en France à porter ce silence ? Combien d’enfants attendent un geste qui ne vient jamais ? Et vous… avez-vous réussi à briser le cercle du silence dans votre famille ?