J’ai tout sacrifié pour ma fille, et aujourd’hui je n’ai même plus un toit
« Papa, tu ne peux pas rester ici ce soir. »
La voix de Camille résonne encore dans ma tête, froide, tranchante, presque étrangère. Je suis assis sur le banc glacé du square Léon-Blum, à deux pas de son immeuble, les mains tremblantes autour d’un vieux sac de voyage. Il est presque minuit. Paris s’endort, mais moi, je ne trouve pas la paix. Comment en sommes-nous arrivés là ?
J’ai tout donné pour elle. Depuis la mort de sa mère, il y a quinze ans, je n’ai vécu que pour Camille. J’ai accepté tous les boulots : chauffeur de bus à la RATP, gardien de nuit dans une résidence étudiante à Nanterre, manutentionnaire chez Monoprix. Chaque euro économisé était pour elle : ses études à la Sorbonne, ses vacances en Bretagne, et surtout, ce petit appartement du 11ème arrondissement que j’ai acheté à son nom. Je me souviens encore de sa joie le jour où elle a signé chez le notaire :
— « Papa, tu es le meilleur ! »
J’aurais tout donné pour entendre cette phrase chaque jour.
Mais ce soir, tout a basculé. J’ai perdu mon emploi il y a trois mois. Trop vieux, trop fatigué, pas assez « dynamique », m’a dit le DRH. Les allocations chômage ne suffisent plus à payer mon loyer à Montreuil. J’ai tenu bon, j’ai serré les dents, mais ce matin, le propriétaire m’a mis dehors. J’ai appelé Camille, la gorge serrée :
— « Ma chérie… Je n’ai plus d’endroit où aller. Est-ce que je peux rester chez toi quelques temps ? »
Un silence gênant. Puis :
— « Papa… C’est compliqué avec Paul en ce moment. On a besoin d’intimité… »
Paul. Son compagnon depuis deux ans. Un cadre sup’ chez EDF, toujours tiré à quatre épingles, qui me regarde comme un vieux meuble démodé chaque fois que je viens dîner chez eux.
J’ai insisté :
— « Ce n’est que temporaire, Camille. Je trouverai vite une solution… »
Elle a soupiré :
— « Je te rappelle ce soir. »
Mais ce soir, elle m’a ouvert la porte avec un regard fuyant. Paul n’a même pas dit bonjour. Ils se sont enfermés dans la cuisine. J’ai entendu des éclats de voix étouffés :
— « Il ne peut pas rester ici ! »
— « Mais c’est mon père… »
— « On avait dit qu’on voulait notre espace ! »
Quand elle est revenue, elle avait les yeux rouges.
— « Papa… Tu ne peux pas rester ici ce soir. »
J’ai ramassé mon sac sans un mot. J’avais envie de hurler, de pleurer, de lui rappeler tout ce que j’avais sacrifié pour elle. Mais je n’ai rien dit. J’ai claqué la porte doucement derrière moi.
Maintenant, je suis là, sur ce banc, à regarder les fenêtres éclairées de son appartement. Je me demande si elle pense à moi. Si elle se souvient des nuits blanches passées à veiller sur elle quand elle avait la grippe ; des heures passées à l’aider pour ses devoirs ; des dimanches pluvieux où nous allions au cinéma parce qu’elle s’ennuyait.
Je me demande aussi où j’ai échoué. Est-ce que j’ai trop donné ? Est-ce qu’en voulant lui offrir tout ce que je n’ai jamais eu, je lui ai appris à me considérer comme acquis ? Ou bien est-ce la société qui veut ça : chacun pour soi, même en famille ?
Le froid me mord les doigts. Je repense à mon propre père, ouvrier à Saint-Étienne, qui n’a jamais eu un mot tendre pour moi mais qui m’a appris la dignité du travail et le respect des anciens. Aujourd’hui, je me sens vieux et inutile.
Je repense à la dernière fois où Camille m’a serré dans ses bras : c’était le jour où elle a emménagé ici. Elle avait pleuré d’émotion en découvrant l’appartement vide mais lumineux.
— « Tu es sûr que tu ne veux pas garder une chambre ici ? » m’avait-elle demandé en riant.
— « Non ma chérie, c’est chez toi maintenant. »
Je croyais lui donner des ailes ; je ne savais pas que je me condamnais à l’exil.
Un SDF passe devant moi et me lance un regard complice :
— « Dure nuit hein ? »
Je hoche la tête sans répondre.
Je pourrais aller chez mon frère à Lyon, mais nous ne nous parlons plus depuis des années — une histoire d’héritage mal digérée après la mort de maman. Je pourrais appeler mon ancienne collègue Mireille, mais j’ai trop de fierté pour ça.
Alors je reste là, perdu dans mes souvenirs et mes regrets.
Demain matin, j’irai frapper aux portes des associations d’aide sociale. Peut-être qu’on m’offrira un lit pour quelques nuits. Peut-être que Camille changera d’avis… Mais au fond de moi, je sens que quelque chose s’est brisé ce soir.
Est-ce cela vieillir ? Devenir invisible aux yeux de ceux qu’on aime le plus ? Est-ce le prix du sacrifice parental en France aujourd’hui ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?