J’ai tout sacrifié pour le bonheur de ma fille, mais elle m’a trahie : mon histoire de mère brisée par l’ingratitude
« Tu ne comprends jamais rien, maman ! »
La voix de Camille résonne encore dans l’entrée, claquant comme une gifle. Je reste figée, la main sur la poignée de la porte, le cœur battant trop fort. Ce n’est pas la première fois qu’elle me parle ainsi, mais ce soir-là, il y a quelque chose de différent : une froideur nouvelle, une distance que je ne reconnais pas chez ma propre fille.
Je m’appelle Sylvie. J’ai 58 ans, et toute ma vie, je l’ai consacrée à Camille. Son père nous a quittées quand elle avait à peine six ans. J’ai travaillé deux emplois, sacrifié mes week-ends, mes vacances, mes rêves. Tout pour qu’elle ne manque jamais de rien. J’étais fière d’elle : brillante à l’école, puis à la fac de droit à Lyon. Je me disais que tous mes sacrifices avaient un sens.
Mais aujourd’hui, je suis seule dans mon petit appartement HLM de Villeurbanne, et Camille ne vient plus me voir. Elle ne répond plus à mes messages. Tout a basculé il y a un an, quand elle a rencontré Julien.
Julien… et surtout sa mère, Madame Lefèvre. Une femme élégante, sûre d’elle, issue d’une famille bourgeoise lyonnaise. Dès le début, j’ai senti qu’elle me regardait de haut. Elle parlait de ses voyages en Toscane, de ses dîners mondains, et moi je me sentais minuscule avec mes mains abîmées par le ménage et mes robes achetées en solde chez Kiabi.
Le soir où Camille m’a annoncé qu’elle allait s’installer avec Julien, j’ai souri, j’ai félicité, j’ai caché mes larmes. Mais au fond de moi, j’avais peur. Peur qu’on lui fasse croire que je n’étais pas assez bien pour elle.
Les premiers mois, Camille m’appelait encore souvent. Mais peu à peu, les conversations se sont espacées. Elle était toujours « occupée », « fatiguée », ou « chez les Lefèvre ». Un dimanche, je l’ai invitée à déjeuner. Elle est arrivée en retard, le visage fermé.
— Maman, tu pourrais faire un effort pour t’habiller un peu mieux ?
J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Je n’étais plus la maman qui la consolait après les cauchemars, ni celle qui restait éveillée toute la nuit quand elle avait la grippe. J’étais devenue une gêne, un embarras.
Un soir d’hiver, j’ai eu un malaise au travail. Les pompiers m’ont emmenée à l’hôpital. J’ai appelé Camille. Elle n’a pas répondu. C’est mon amie Françoise qui est venue me chercher.
Quelques jours plus tard, Camille m’a appelée :
— Désolée maman, j’étais chez Julien et sa mère avait organisé un dîner important…
Sa voix était distante. J’ai senti que quelque chose s’était brisé entre nous.
Les mois ont passé. J’ai tenté de renouer le dialogue : messages, invitations… Toujours des excuses. Un jour, j’ai appris par Françoise que Camille et Julien s’étaient mariés en petit comité. Sans moi.
Je me suis effondrée sur mon canapé. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Comment avait-elle pu ?
Un soir de printemps, j’ai croisé Madame Lefèvre au marché.
— Vous savez, Sylvie, Camille a beaucoup changé depuis qu’elle fréquente notre famille. Elle a enfin compris ce que c’est que d’avoir des ambitions.
Son sourire était glacial. J’ai compris alors que je venais de perdre ma fille non seulement à cause des différences sociales mais aussi parce que je n’avais jamais su penser à moi.
Depuis ce jour-là, je vis dans une solitude amère. Je regarde les photos de Camille enfant et je me demande où j’ai échoué. Est-ce ma faute si elle a honte de moi ? Ai-je trop donné ? Aurais-je dû être plus égoïste ?
Parfois, la nuit, je repense à tous ces moments où j’aurais pu dire non : non aux heures supplémentaires pour lui acheter ce téléphone dernier cri ; non aux sacrifices pour qu’elle parte en voyage scolaire ; non à cette façon de toujours mettre ses besoins avant les miens.
Aujourd’hui, je n’attends plus ses appels. Je n’espère plus ses visites. Mais chaque matin en me réveillant dans mon petit appartement silencieux, je me pose la même question :
Est-ce vraiment une erreur d’aimer son enfant plus que soi-même ? Ou bien est-ce la société qui nous pousse à croire que le sacrifice maternel n’a plus de valeur ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?