Le Prix de l’Abandon : L’histoire de Claire Dubois
« Tu ne comprends donc jamais rien, Claire ! » La voix de Marc résonne encore dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, fixant les miettes sur la table. Il est 7h du matin, et déjà, la journée s’annonce lourde. Les enfants dorment encore à l’étage, inconscients du froid glacial qui s’est installé entre leurs parents.
Je me revois, il y a quinze ans, jeune étudiante en lettres à Lyon, pleine de rêves et d’ambitions. J’aimais écrire, j’aimais la vie. Puis Marc est arrivé, avec son sourire rassurant et ses promesses d’un avenir stable. Rapidement, tout s’est enchaîné : mariage, déménagement à Dijon pour son travail, puis la naissance de Camille et Lucas. J’ai mis mes rêves entre parenthèses, convaincue que le bonheur se trouvait dans le don de soi.
Mais ce matin-là, alors que Marc claque la porte derrière lui sans un regard, je sens une fissure profonde s’ouvrir en moi. Je me lève mécaniquement pour préparer les tartines des enfants. Camille descend la première, les yeux encore gonflés de sommeil.
— Maman, tu vas bien ?
Je force un sourire. « Oui ma chérie, tout va bien. »
Mais tout va mal. Depuis des mois, Marc rentre tard, prétextant des réunions interminables. Il ne me touche plus, ne me regarde plus. Je me suis effacée peu à peu, devenant l’ombre de moi-même. Les rares fois où j’ose parler de mes envies d’écrire à nouveau, il soupire : « Tu n’as pas assez à faire avec les enfants et la maison ? »
Un soir d’automne, alors que la pluie martèle les vitres et que les enfants dorment enfin, je découvre un message sur le téléphone de Marc. « Hâte de te revoir demain soir… » Le prénom d’Audrey s’affiche en haut de l’écran. Mon cœur se serre. Je relis le message plusieurs fois, espérant y voir une erreur. Mais non. Tout s’effondre.
Le lendemain matin, je l’attends dans la cuisine. Il évite mon regard.
— Tu veux m’expliquer ?
Il soupire longuement, comme si c’était lui la victime.
— Claire… Je suis fatigué. On tourne en rond tous les deux. Audrey me comprend, elle…
Je reste sans voix. Quinze ans de vie commune balayés d’un revers de main. Je voudrais hurler, pleurer, le gifler peut-être. Mais je reste là, figée.
Les semaines qui suivent sont un calvaire silencieux. Marc part vivre chez Audrey. Les enfants pleurent la nuit. Ma mère m’appelle tous les jours : « Tu dois être forte pour eux ! » Mais comment être forte quand on ne sait plus qui on est ?
Je me surprends à errer dans l’appartement vide une fois les enfants à l’école. Je relis mes vieux carnets de poésie cachés au fond d’un tiroir. J’y retrouve une Claire que j’avais oubliée : passionnée, vivante, audacieuse. Où est-elle passée ?
Un soir, Camille me demande :
— Maman, pourquoi papa ne rentre plus ?
Je sens les larmes monter.
— Parfois… les adultes font des erreurs, ma chérie.
Elle me serre fort dans ses bras minuscules. Ce câlin me donne la force d’affronter le lendemain.
Peu à peu, je recommence à écrire. Au début, ce sont des mots griffonnés sur des post-its entre deux lessives. Puis des pages entières dans un cahier neuf acheté chez le libraire du quartier. J’écris ma colère, ma tristesse, mes regrets. J’écris aussi mes espoirs.
Un jour, lors d’une réunion parents-profs au collège de Camille, je croise Sophie, une ancienne amie perdue de vue depuis des années.
— Claire ! Ça fait si longtemps ! Tu as l’air fatiguée…
Je souris tristement.
— Disons que la vie ne m’a pas épargnée ces derniers temps.
Elle m’invite à boire un café chez elle. On parle des heures durant. Elle me raconte son divorce difficile, sa reconversion professionnelle après quarante ans… Je découvre que je ne suis pas seule à avoir tout sacrifié pour une famille qui s’effrite.
Avec Sophie et d’autres femmes du quartier, on crée un petit cercle d’écriture. Chaque jeudi soir, on se retrouve autour d’un verre de vin et on partage nos textes. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens écoutée et comprise.
Mais tout n’est pas simple. Marc revient parfois réclamer plus de temps avec les enfants ou critiquer ma façon de gérer le quotidien. Un jour il me lance :
— Tu devrais penser à retrouver un vrai travail au lieu de perdre ton temps avec tes histoires !
Je le regarde droit dans les yeux.
— Mes histoires sont tout ce qu’il me reste pour ne pas sombrer.
Il hausse les épaules et s’en va sans un mot.
Les mois passent. Je trouve un petit boulot à la médiathèque municipale. Ce n’est pas grand-chose mais ça me redonne confiance en moi. Les enfants vont mieux aussi ; ils rient à nouveau parfois.
Un soir d’été, alors que je range les livres dans le salon, Camille vient s’asseoir près de moi.
— Maman… tu es heureuse ?
Je réfléchis longtemps avant de répondre.
— Je crois que je réapprends à l’être…
Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter. Ai-je eu raison de tout sacrifier ? Aurais-je pu faire autrement ? Mais une chose est sûre : je ne veux plus jamais m’oublier pour quelqu’un d’autre.
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller par amour ? À quel moment faut-il dire stop avant de se perdre soi-même ?