Mon mari contrôle chaque centime : mon combat silencieux pour retrouver ma liberté
— Claire, tu as encore acheté du pain à la boulangerie du coin ? Tu sais très bien que c’est plus cher qu’au supermarché !
La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je serre le sachet de pain contre moi, honteuse. Il ne me laisse jamais le moindre répit. Je baisse les yeux, marmonne une excuse. Depuis des années, c’est lui qui tient les comptes. C’est lui qui décide. Moi, je travaille à la mairie de Dijon, mais chaque fin de mois, mon salaire disparaît dans son portefeuille. Je n’ai même pas le droit de garder quelques euros pour un café avec mes collègues.
Je me souviens encore du début. François était charmant, attentionné. Il disait vouloir « gérer l’argent pour notre bien ». Je l’ai cru. Je voulais croire qu’il savait mieux que moi. Mais petit à petit, il a tout pris en main : les factures, les courses, même les cadeaux pour nos enfants, Lucie et Thomas. Un jour, il m’a tendu une carte bancaire… à son nom. « Comme ça, tu ne feras pas de bêtises », a-t-il dit en riant. J’ai ri aussi, nerveusement.
Mais ce n’est pas drôle. Ce matin encore, j’ai dû lui demander vingt euros pour acheter un cadeau d’anniversaire à ma sœur. Il a soupiré, a vérifié le compte sur son téléphone avant de me tendre un billet froissé.
— Tu me ramèneras la monnaie.
J’ai hoché la tête. Toujours obéir. Toujours justifier la moindre dépense.
À la mairie, mes collègues parlent de leurs vacances, de leurs petits plaisirs. Moi, je souris en silence. Je n’ose pas leur dire que je n’ai même pas de quoi m’acheter un sandwich à midi sans passer par l’accord de François. Parfois, je vole quelques pièces dans la tirelire de Thomas pour m’offrir un café. Je culpabilise aussitôt.
Un jour, lors d’une pause déjeuner, Sophie s’approche de moi :
— Claire, tu viens avec nous au resto ce midi ?
Je bafouille une excuse :
— Non, j’ai… j’ai apporté ma gamelle.
Elle me regarde avec douceur :
— Tu sais, si tu as besoin de parler…
Je détourne les yeux. Comment expliquer cette honte ? Cette prison invisible ? En France, on parle si peu de la violence économique. Pourtant, elle existe. Elle me ronge chaque jour.
Le soir, à table, Lucie me demande :
— Maman, pourquoi c’est toujours papa qui décide ?
Je sens mes joues brûler.
— Parce que… c’est comme ça dans notre famille.
François sourit d’un air satisfait.
— Ta mère sait que je gère mieux l’argent. C’est pour notre bien à tous.
Mais au fond de moi, je bouillonne. J’étouffe.
Un samedi matin, alors que François est parti faire les courses (seul, évidemment), je fouille dans ses papiers. Je découvre des relevés bancaires cachés. Il a mis de l’argent de côté sur un compte dont je ne connaissais pas l’existence. Pour lui seul. Je sens la colère monter.
Quand il rentre, je l’affronte :
— Pourquoi tu as ce compte caché ?
Il me toise froidement :
— Ce n’est pas tes affaires. Tu veux vraiment qu’on parle de tes dépenses inutiles ?
Je recule. Il hausse le ton. Les enfants se réfugient dans leur chambre.
La nuit suivante, je ne dors pas. Je pense à partir. Mais où irais-je ? Sans argent, sans soutien ? Ma famille habite loin, et j’ai trop honte d’avouer ma situation à mes parents.
Le lendemain matin, Sophie m’attend devant la mairie.
— Claire… tu as l’air épuisée. Tu sais que tu peux demander de l’aide ? Il existe des associations pour les femmes dans ta situation.
Je fonds en larmes dans ses bras. Pour la première fois depuis des années, quelqu’un me tend la main sans juger.
Les jours suivants, j’ose faire quelques recherches sur internet : « violence économique », « dépendance financière », « femmes en France ». Je découvre que je ne suis pas seule. Que d’autres vivent la même chose que moi.
Un soir, alors que François regarde la télé dans le salon, je prends mon courage à deux mains et compose le numéro d’une association locale. Une voix douce me répond. On m’écoute sans me juger. On m’explique mes droits : en France, mon salaire m’appartient ; il n’a pas le droit de me le prendre.
Je commence à cacher quelques billets dans un vieux livre au fond du placard. Quelques euros grappillés ici et là. C’est peu, mais c’est déjà une victoire.
Un matin, Lucie me serre fort contre elle avant d’aller à l’école :
— Maman… tu es triste ?
Je retiens mes larmes.
— Non ma chérie… Maman réfléchit beaucoup en ce moment.
Je regarde François qui feuillette le journal sans un mot pour moi.
Le soir même, je lui annonce que je veux ouvrir un compte à mon nom.
— Tu es folle ou quoi ? Tu veux gaspiller notre argent ?
Je tremble mais je tiens bon :
— C’est MON salaire. J’ai le droit.
Il claque la porte et disparaît dans la nuit.
Je reste seule dans la cuisine, le cœur battant à tout rompre mais fière d’avoir osé parler.
Aujourd’hui encore, rien n’est réglé. Mais j’ai fait le premier pas vers ma liberté.
Est-ce que d’autres femmes vivent cela en silence ? Pourquoi accepte-t-on si facilement ce genre de contrôle sous prétexte d’amour ou de sécurité ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?